C'était un monde caméléon que Gontran habitait maintenant: à chaque seconde, c'était une transformation soudaine qui rompait étrangement la monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et d'étonnements non interrompus.

Entre temps, le jour attendu depuis de si longues années, s'était enfin levé, un jour bleu, mais d'un bleu très pur, très doux, très limpide et dans lequel Séléna, sa fiancée, lui apparaissait dans son voile nuptial tout baigné d'une vapeur d'or, ressemblant à ces saintes que l'on voit dans les vieux missels, la tête auréolée de rayons.

Le cortège des parents et des amis déroulait par les rues ses longs anneaux multicolores, alors que Séléna et lui gravissaient lentement l'escalier de la mairie du huitième arrondissement et, chose bizarre, due à un capricieux jeu de lumière qu'il ne cherchait d'ailleurs point à s'expliquer, le visage de la jeune fille était baigné d'un rayon rubis, qui semblait être le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-même était rayonnant écarlate, en signe de la joie qui le transportait; par contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fête interrompait les chers travaux, trahissait une colère concentrée par des traits d'un jaune violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage était irrévocablement décidé, dissimulait mal une jalousie aiguë sous un masque d'un vert pâle.

Puis tout à coup, voilà que, par suite d'une incompréhensible hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu'à lui, en échos très doux, les sons harmonieux de l'orgue annonçant son arrivée à l'église... Et ces sons eux-mêmes se transformant insensiblement, tandis que le «oui» traditionnel prononcé, il redescendait l'escalier de la mairie pour se rendre à l'église; maintenant, ce n'était plus une musique sacrée qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui exécutait une valse aux mouvements tantôt rapides, tantôt lents, permettant aux valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser aller à un bercement délicieux.

Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Séléna, pour lui faire part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la même chose, voilà que ses vêtements blancs se colorèrent subitement de teintes différentes qui la faisaient passer soit successivement, soit simultanément, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle eût été dans le rayonnement de projections électriques multicolores.

En même temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts ses vêtements d'une souplesse et d'une légèreté telle, qu'ils semblaient faits d'une étoffe impalpable ou plutôt des rayons lumineux eux-mêmes, elle se mit à danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les échos arrivaient jusqu'à elle, portés sur les ailes de la brise.

Ce fut à ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.

—Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.

Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:

—Où est-elle?