Paris l’a connue et méconnue. Cette muse éplorée l’exaspérait. Quoi, toujours des sanglots, des demandes de secours et des appels à la pitié! L’importune qui troublait la noce! Toutefois, il a voulu que sa pierre s’ajoutât à l’édifice douaisien. Il ne l’a pas apporté d’une main pieuse, il l’a lancée avec sa ronde. Il s’est acharné à démontrer pour la circonstance que l’épouse du pauvre Valmore avait flirté avec M. de Latouche. Ce scandale fut la souscription de Paris. C’est bien parisien.
Coppée, Anatole France, Sarah Bernhardt ont racheté cette action laide en parlant, tour à tour, devant l’image qui représente la poétesse, «la tête inclinée à gauche, a dit Coppée, pour écouter son cœur».
14 Juillet.—On prenait la Bastille. On prend les tailles. Ici l’on danse; la cordialité des accueils et leur facilité établissent l’allégresse. On est en confiance; il n’est jour où l’on s’aime plus vite et pour le seul plaisir de s’aimer. La galanterie le sait et fait relâche. La Vénus Cloacine se donne congé et se répand dans la foule, toute pensée commerciale bannie. La gaîté est énorme et communicative. Elle décide les bouderies qui capitulent à la lueur sautillante des lampions. Il y a du tutoiement dans l’air. Familiarité charmante qui rapproche et fusionne. Les sages-femmes l’ont remarqué: c’est le jour où le plus de petits citoyens datent leur entrée dans le monde. Combien de femmes avouent, confuses de l’impromptu: «J’avais rencontré son père à un bal du 14 juillet!»
Les mères de famille n’en prendront point qu’alarmes. Il ne s’ébauche pas au son du piston, les valses alternant avec la Marseillaise, que des idylles douloureuses, mais aussi de sûres fiançailles. On boit, on hurle, on danse. Les événements se précipitent. Et l’amour prend la Bastille.
21 Juillet.—La vogue des vogues, qui la dira? Pourquoi sont-elles si tyranniques et si brèves! Pourquoi cette indifférence aujourd’hui pour ce qui, hier, nous enfiévrait? La satiété ne serait-elle que la limite de nos désirs?
Nous avons eu les déshabillés au théâtre: des petites femmes qui faisaient devant nous ce qu’elles font chez chacun de nous. Elles ôtaient leurs bas, dégrafaient leur corset, changeaient leur chemise. Elles se levaient, se couchaient, se tubaient. A ce spectacle, d’une banalité échouant dans la bassesse, nous avions des frissons dont le diagnostic eût été humiliant. Les moralistes criaient: «C’est la fin d’une race.» Aux moralistes on disait: «C’est le plein d’une mode; vous vous indignerez encore qu’elle n’existera plus.» Elle n’existe plus. Sommes-nous meilleurs? Sommes-nous corrigés de l’obscène? Sommes-nous plus purs? Le lit a quitté le théâtre. Le paravent est replié. Les spectateurs sont revenus à la vertu pratique de simplement s’être aperçus qu’ils n’étaient que sots de payer à l’orchestre pour ne pas voir ce qu’ils voient chez eux sans payer.
27 Juillet.—«Vous avez fait une étude sur les Déshabillés au théâtre, me dit un député, M. Georges Berger. C’est bien. Trouvez-vous point qu’il serait légitime de la faire suivre d’une étude sur celles qui les vinrent voir? On se plaît à décrire des états d’âme: vous tenterait-il point, l’état d’âme de cette femme honnête, curieuse de filles en chemise et de chansons toutes nues? Elle est souffletée dans sa pudeur et s’en amuse. Elle a des minauderies pour les baladins des tréteaux qui l’outragent dans sa féminité. Elle ne tolérerait point qu’en son salon, fût-ce par inadvertance, un homme lui manquât d’égards; et un malotru, sur les petites planches, qui l’insulte et l’assimile aux prostituées, la fait sourire. Dans des bouges où des filles la tutoient, elle se frôle à des pierreuses et à des ivrognes. Elle n’a pas même cette hypocrisie qui était un hommage rendu par le vice à la vertu. Elle va bravement, front découvert. A quoi bon? elle ne rougit plus. Quelle âme est l’âme de cette femme? Vous avez déshabillé l’interprète: déshabillez la spectatrice.»
Elle ne nous révélerait pas une femme inédite, mon cher pays. La femme moderne est celle d’hier et de demain. Nos aïeules allaient aux Porcherons, et l’éloquence triviale de Ramponneau n’ajoutait pas à leur fard le rouge de la confusion.