Et le cousin Anastase, le couvreur de La Neuville, prenant les paroles du cabaretier à la lettre, venait d'attraper derrière un bosquet la silencieuse et brune Mme Pourtois et de l'embrasser ferme, sans qu'elle fît la moindre résistance.
Robert continua sa route, et il arrivait à la porte de la salle de danse, quand, d'une tonnelle dont les lanternes vénitiennes avaient été éteintes, il s'entendit appeler. Éclairés seulement par la flamme d'un immense bol de punch, MM. d'Édennemare, de Saint-André et quelques-uns des habituels compagnons de chasse du jeune comte étaient assis autour d'une petite table.
—Toutes ces dames sont parties. N'allez pas dans la salle: on y étouffe.
—J'ai encore quelque chose à y faire...
—Si c'est le maire et monsieur son fils que vous cherchez, ils viennent de sortir.
—N'importe! je veux me montrer, pour que toute la canaille qui marche avec Carvajan sache bien que je ne suis pas disposé à reculer d'une semelle.
—Eh! mon cher, on le sait de reste!... Venez donc vous asseoir!
Robert était déjà entré. L'aspect du bal avait changé depuis quelques instants. Le départ de la Société, comme on appelait les châtelains des environs, avait fait cesser toute contrainte, et maintenant, entre soi, on s'amusait librement. Les couples avaient abandonné leur raideur gourmée, les bras empoignaient fortement les tailles, et l'orchestre lui-même, gagné par l'entrain général, accélérait le rythme et jouait avec plus d'éclat, comme si un défi avait été jeté à qui l'emporterait, du souffle des musiciens ou du jarret des danseurs.
Le jeune comte chercha vainement Carvajan et Pascal. Ainsi que ses amis le lui avaient dit, le père et le fils avaient quitté la place. Le sous-préfet, jugeant qu'il avait assez fait pour sa popularité, avait regagné également La Neuville, sous la conduite du commissaire central et du capitaine de gendarmerie. Robert fit un tour dans la salle, circulant au milieu des groupes, et prenant plaisir à affronter les regards. L'ascendant que la famille de Clairefont exerçait encore, malgré sa décadence notoire, faisait courber les fronts sur le passage du jeune homme. Et pendant que Carvajan n'était pas là, on se dépêchait de sourire à son adversaire.
Pouvait-on, en somme, savoir ce qui arriverait? Le marquis s'était, bien des fois, depuis quelques années, trouvé, prétendait-on, à la veille de la ruine définitive. Et, au demeurant, on le voyait toujours debout. Il fallait se ménager une porte de sortie, pour le cas où ce diable d'homme, qui avait la vie si dure, trouverait encore moyen de se tirer des griffes du banquier.