Il était sept heures du matin, et Carvajan, fidèle à ses habitudes matineuses, marchait déjà depuis longtemps dans son cabinet comme un ours en cage. Le silence s'étendait encore sur la ville, engourdie par le sommeil d'un lendemain de fête. Le soleil montait éclatant dans le ciel. Enfilant obliquement la rue étroite et haute, un de ses rayons dorait la fenêtre du vieux logis et traçait sur le plancher une raie lumineuse. Dans la traînée blonde qui perçait le rideau, des atomes poudreux dansaient comme des sylphes ailés. Et malgré cette clarté joyeuse et chaude, Carvajan, sombre, le front lourd, tournait et retournait dans son esprit des pensées amères.
Ainsi, au moment où il croyait toucher au but et n'avoir plus qu'à étendre la main pour recevoir le prix de trente ans de luttes, il se produisait des à-coups violents qui le ramenaient en arrière. Tenir dans sa main ses adversaires, n'avoir qu'à serrer pour les écraser, et sentir cependant encore la pointe de leurs dents enfoncées dans une morsure suprême.
Au moment où il rêvait de s'attacher victorieusement Pascal, en lui montrant le pays courbé comme un seul courtisan aux pieds de son dominateur, le triomphe se changeait en humiliation, et celui-là même qu'il voulait gagner par l'enivrement de l'orgueil avait à subir le plus cruel des affronts.
On l'avait bafoué, lui, le tyran de La Neuville. Cette même fête de la Saint-Firmin, pour la seconde fois, à trente ans d'intervalle, mettait aux prises Clairefont et Carvajan. Et comme si une tradition fatale lançait les enfants l'un contre l'autre, après les pères, c'était maintenant Robert qui insultait Pascal. Il fallait donc une bonne fois en finir avec cette engeance, et porter les coups décisifs.
Entre Honoré et le commis de Gâtelier jadis, la partie n'avait pas été égale. Aujourd'hui, la situation était retournée. Carvajan était le maître. Il avait dans sa caisse un dossier bien en règle, contenant billets protestés, jugements, ordonnance de saisie, le tout exécutoire, faute de paiement immédiat d'une première somme de cent soixante mille francs, représentant capital et intérêts. Il fallait que le marquis payât ou se résignât à sortir de chez lui. Ah! ah! on verrait donc enfin ce Clairefont sur la route, avec ses paquets, comme un mendiant!
Dans la solitude de son cabinet, Carvajan se mit à rire. Il alla à une armoire, l'ouvrit, et, au fond, apparut le coffre-fort qui avait tant de fois fait rêver de richesses fabuleuses les habitants de La Neuville.
Le banquier prit une toute petite clef dans son gousset, débrouilla les combinaisons de la serrure, et la porte de fer tourna lourdement sur ses gonds huilés. L'intérieur de la caisse ne contenait point les sommes considérables dont l'imagination populaire se plaisait à la garnir. Quelques rouleaux d'or seulement, un carnet de chèques, et des liasses de papier de différentes couleurs. Carvajan en choisit une, sur laquelle était écrit en grosses lettres le nom de Clairefont, et se mit à la feuilleter lentement.
Son visage, à mesure qu'il avançait dans sa revue, s'éclairait d'une joie terrible. Ses doigts maniaient le papier avec un bruit sec, ils le froissaient, le tourmentaient, le griffaient, comme si c'eût été la chair même du marquis. Et, tournant les pages de son grimoire judiciaire, le banquier semblait un bourreau qui polit ses instruments de torture et cherche à les rendre plus aigus, pour augmenter les douleurs de la victime.
Un coup léger frappé à la porte l'interrompit dans cette voluptueuse occupation. Il jeta un coup d'œil inquiet du côté de l'entrée, et, fermant vivement son coffre, il s'approcha de son bureau et dit:
—Entrez!