—Ah! ah! cette fois, je crois que je le tiens bien!
Et, sans explications préalables, pour sa satisfaction personnelle, il entamait une courte dissertation sur le procédé qu'il voulait appliquer. Ses auditeurs, régulièrement, opinaient du bonnet lorsqu'il les provoquait à l'approbation par des: hein? n'est-ce pas? qu'en dites-vous? ah! ah!, qu'ils ne pouvaient pas laisser tomber dans le silence sans risquer de faire subir au vieillard le cruel serrement de cœur du doute.
Antoinette bénit la fatale manie qui, en cette circonstance, absorbait si heureusement son père. Il ne parut pas s'apercevoir de l'absence de la tante de Saint-Maurice, qui, pour la première fois depuis trente ans, ne dînait pas à la table commune. Quant à Robert, il faisait des déplacements de chasse fréquents et prolongés.
Après le repas, qui fut court et silencieux, le marquis et sa fille se trouvèrent en tête à tête dans l'immense salon qui, éclairé par deux lampes, leur parut tout noir. Les rafales d'un vent violent ébranlaient les futaies séculaires du parc, et pleuraient, lugubres, dans les hautes cheminées du château. Et la jeune fille écoutait ces plaintes, se demandant si ce n'étaient pas les âmes des morts de Clairefont qui, tournoyant dans la nuit, gémissaient sur le malheur de la famille.
Puis sa pensée s'en allait à la suite de son frère, et elle se le figurait dans une cellule sombre et nue, attendant qu'on décidât de son sort. Où était la tante Isabelle? Qu'avait-elle pu faire? On n'entrait sans doute pas facilement dans une prison. Peut-être ne verrait-elle même pas Robert. Alors, comme un vieux chien fidèle, que son maître a laissé à la porte, elle resterait, regardant les murailles, heureuse encore de se dire: Il est là, l'enfant que j'aime, je suis dans l'air qu'il respire, ces pierres seules le séparent de moi... Oh! la triste soirée! Et comme les heures, sonnaient lentes et lugubres! Seule, sans amis, sans conseils, avec ce vieillard qui dodelinait de la tête au fond de son fauteuil, tout à sa folie, quand le malheur donnait l'assaut à sa maison, et entrait terrible, implacable, par toutes les brèches! Oh! que de pensées navrantes, que de pleurs refoulés!
—Ah! ah! dit le marquis, avec un rire qui glaça Antoinette, cette fois, c'est tout à fait ça! Vois-tu, ma fille, la grille du haut, dans mon fourneau, est à surface plane, et la disposition est vicieuse. Elle cause le stationnement des résidus qui entravent le courant d'air. Il faut que la grille soit infléchie: alors tout descend normalement, et l'incandescence est continue. Voilà! c'est très simple! Qu'en dis-tu?
—C'est parfait, mon père!
—Tu me dis: c'est parfait, bien mollement! Tiens, au lieu de rester dans ce salon où nous sommes perdus comme deux abandonnés, montons chez moi... Je te montrerai mon modèle, et te ferai toucher le perfectionnement du doigt... C'est la fortune, fillette! oui, c'est la fortune!
Se soumettant au caprice du vieillard, Antoinette prit une lampe, et tous deux montèrent au premier étage de la tour.
Dans la vaste salle dont la voûte ogivale est soutenue par des piliers de pierre à fines nervures, le marquis s'était aménagé à la fois une bibliothèque, un cabinet et un laboratoire. Tout le côté donnant sur le parc était garni de rayons qu'encombraient les livres innombrables et poudreux; un escalier mobile, roulant le long de la muraille, mettait le savant à même de prendre l'ouvrage dont il avait besoin. Un admirable bureau était placé devant la large fenêtre cintrée ornée de vitraux, et, près d'un pilier, une table à dessiner se dressait, chargée de plans et d'épures. Un tapis épais couvrait les dalles de granit, dans toute cette partie de la tour, meublée confortablement de fauteuils profonds, propres à la méditation et, disait Robert, au sommeil.