Le soir réunit le père et la fille dans la salle à manger. Le marquis se montra très froid pour Antoinette. Il boudait. Il ne desserra pas les dents jusqu'à la fin du dîner. Et la jeune fille se félicita presque de ce silence. Le dessert terminé, le marquis se leva, tourna dans l'immense pièce, caressa le lévrier qui, laissé à l'abandon depuis deux jours, regardait sa maîtresse avec des yeux étonnés. Une fenêtre donnant sur la cour d'honneur était ouverte: le vieillard s'en approcha et jeta du pain aux pierrots qui voletaient en criant. Il resta indécis et soucieux pendant quelques minutes. Il coula un coup d'œil du côté d'Antoinette, comme s'il allait lui parler, puis il prit sa résolution, fit un geste de dépit, et, disant sèchement: «Bonsoir, ma fille», sans une main tendue, sans un baiser donné, il remonta dans son laboratoire.

Mlle de Clairefont baissa le front comme si le fardeau de cette injuste rancune lui eût semblé trop lourd; elle se tourna vers Fox, modula un léger sifflement et, sortant dans la cour, se mit à marcher de long en large, sur le pavé, sans songer à prendre la petite allée qui bordait les plates-bandes de fleurs. Le lévrier, gravement, suivait réglant son pas sur celui de sa maîtresse.

L'ombre descendait silencieuse sur les champs et les bois. Une fraîcheur légère ranimait la vie des plantes brûlées par le soleil, et, avec un tintement de clochettes d'argent, les rainettes chantaient au loin dans les herbes. C'était l'heure où, chaque soir, avec Robert et la tante Isabelle, avant d'aller tenir compagnie à son père, Antoinette faisait un tour de promenade. Dans cette obscurité grandissante, le sentiment de son affreuse situation s'imposa plus cruellement à elle, ses yeux cherchèrent avec angoisse les êtres aimés, elle se vit seule, et, accablée, n'eut pas la force de continuer son chemin; elle se laissa tomber sur un banc de pierre, et, gémissante, elle murmura: Robert! oh! Robert!

À ce nom un plaintif et lugubre hurlement répondit. Le lévrier, le museau levé vers le ciel assombri, regardant la jeune fille comme s'il eût compris sa pensée et partagé sa peine, semblait aussi pleurer l'absent. Elle lui parla pour l'apaiser, et, la main perdue dans le poil rude de sa tête, elle resta à songer. Huit heures sonnèrent à l'église du village. Frissonnante, Antoinette s'apprêtait à rentrer, lorsque la petite porte de la grille s'ouvrit, donnant passage à Me Malézeau. Le notaire, en apercevant Mlle de Clairefont, poussa un soupir de soulagement.

—Dieu soit loué, Mademoiselle, je vous trouve seule, Mademoiselle... Mon inquiétude était de rencontrer M. le marquis auprès de vous...

Il s'arrêta, pris d'une suffocation, et, serrant avec attendrissement les mains de la jeune fille...

—Ma pauvre enfant... Ah! je vous plains de tout mon cœur... Ma pauvre enfant!

Il ne continua pas, parut craindre de s'être abandonné à trop de familiarité, et se courbant très respectueusement:

—Pardonnez à ma vieille affection, Mademoiselle... Je m'oublie un peu, Mademoiselle, mais je vous ai vue naître... C'est là mon excuse.

—En avez-vous besoin? s'écria Antoinette... Ne regrettez pas ces témoignages de sympathie, mon bon monsieur Malézeau. On ne nous les prodigue pas, en ce moment, et je suis profondément reconnaissante à ceux qui ne nous délaissent pas et qui osent nous plaindre.