Enfin, le lendemain de la rupture entre Carvajan et son fils, Mlle de Saint-Maurice, rappelée par l'inquiétude où la mettait l'annonce de la maladie de son beau-frère, était revenue de Rouen, maigrie par les soucis, mais plus écarlate que jamais. Malézeau avait ramené la vieille fille dans son cabriolet. Tout le long de la montée de Clairefont, ils avaient eu le temps de causer, et lorsque la tante Isabelle, sur les piliers de pierre qui soutenaient la grande grille de la cour d'honneur, avait vu les ignobles affiches collées par Papillon, elle s'était élancée à bas de la voiture, et, de sa propre main arrachant les placards, les avait emportés jusqu'au château.
Puis, en plein salon, les agitant avec un geste de triomphe, elle s'était écriée:
—Voilà pour me faire des papillotes!
Il avait fallu la calmer. L'excitation du voyage, le plaisir de se retrouver à Clairefont, les explications que Malézeau lui avait fournies, la mettaient hors d'elle. On lui démontra que, pour être meilleure, la situation n'était pas encore satisfaisante, et de l'excès de la joie elle retomba dans l'excès de la désolation. Elle parla de Robert, qu'elle n'avait pas pu arriver à voir, décrivit l'horrible prison dans laquelle il était enfermé, et finit par pleurer. Le notaire dut lui affirmer que prochainement elle aurait par Pascal des nouvelles certaines. Aussitôt le renvoi devant la cour d'assises décidé, le défenseur pourrait communiquer avec son client. Mlle de Saint-Maurice elle-même serait admise à le voir. C'était un temps assez long à passer, mais avec l'espérance d'obtenir un bon résultat. Car le nom seul de Carvajan valait dix fois mieux pour Robert que l'habileté banale d'un avocat de Paris.
Le talent de parole de Pascal n'était plus à prouver. On se souvenait des succès qu'il avait remportés, alors qu'il n'était encore qu'un débutant. Mûri par le travail, fortifié par l'âge, enflammé par la passion qu'il mettait à soutenir la cause du comte, il devait être pour le ministère public un adversaire redoutable: on n'osait pas dire victorieux.
—J'avais toujours pensé que ce Pascal était un honnête garçon, s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix forte... Ah! s'il me rend mon pauvre Robert... il pourra me demander ce qu'il voudra. Oui, quoi que ce soit, je le lui donnerai.
M. de Croix-Mesnil eut un pâle sourire.
—Ne le lui dites pas trop, Mademoiselle; qui sait jusqu'où pourrait aller son ambition?
—Elle ne saurait être trop grande après un tel service! répliqua avec exaltation la tante Isabelle. L'honneur et la liberté d'un Clairefont valent tout ce que nous possédons!... N'est-ce pas, Antoinette?
—Oui, tante, dit froidement la jeune fille.