—Non. Ce sera à force de dévouement!


[II]

Celui qui avait osé se faire de Carvajan un ennemi si acharné et si dangereux était maintenant un vieillard au front ridé, aux cheveux blancs comme la neige, aux épaules voûtées et à la démarche chancelante. On l'avait autrefois appelé le beau Clairefont, et le point de départ de cette haine implacable, à laquelle il était en butte, avait été une aventure d'amour.

Au jour de sa naissance, en 1816, la Restauration était dans toute sa force et tout son éclat. Son père, riche de la fortune de sa femme, charmante Anglaise épousée pendant l'émigration, avait racheté le château patrimonial, et s'était constitué un domaine qui lui rapportait chaque année cent vingt mille livres. La faveur de Louis XVIII, dont il avait fait le whist pendant vingt-cinq ans, de Coblentz à Vérone et de Hartwel à Paris, en suivant toutes les étapes de l'exil, lui avait valu d'être nommé gentilhomme de la chambre et commandeur de Saint-Louis. Bien des fidèles qui s'étaient prodigués à la gueule des canons républicains en Vendée n'obtinrent pas autant, pour leur héroïsme, que M. de Clairefont pour ses robbers.

À treize ans, le comte Honoré eut un premier chagrin: il perdit sa mère. Il fût demeuré facilement inconsolable, mais son père ne lui en laissa pas le loisir. Le marquis ne favorisait point les douleurs improductives. Il engagea son héritier à sécher ses larmes, et, pour le distraire, le fit admettre auprès du roi Charles X, en qualité de page. Honoré plut par sa gracieuse vivacité. La duchesse de Berry le prit en amitié, et daigna passer sa belle main dans les cheveux blonds de l'enfant. Le fils paraissait donc promis à la même heureuse fortune que le père: il apprenait déjà le whist, lorsque la Révolution, qui se plaît à brouiller les cartes des hommes et des rois, conduisit Charles X tout courant jusqu'à Cherbourg, et le fit embarquer pour l'Angleterre. Le marquis, dont toute la carrière s'était faite en exil, ne crut pas devoir se dérober à des tristesses qu'il savait devoir être, à un moment donné, si brillamment compensées. Il suivit son souverain à Goritz et commença à initier son fils à l'art, qui lui était familier, de courtiser le malheur.

Cette nouvelle émigration, adoucie par la jouissance d'une fortune considérable, dura plus longtemps que ne l'avait prévu le marquis. La branche cadette, plantée comme une bouture sur le trône, prit solidement racine, et Honoré de Clairefont, arrivé enfant sur la terre étrangère, y grandit et devint un homme. À mesure qu'il avançait en âge, des dissemblances curieuses se remarquaient entre son caractère et celui du marquis.

Autant le compagnon du comte de Provence était léger, sceptique, tout brillant des grâces un peu vicieuses du XVIIIe siècle, autant le page du comte d'Artois se montrait généreux, enthousiaste, et entraîné par le courant utilitaire des temps nouveaux. Son père, qui était d'une aristocratique ignorance, le voyant étudier, se moquait d'une application qu'il trouvait déplorablement populacière.

—À quoi vous destinez-vous donc, mon cher? disait-il à Honoré. Voulez-vous être industriel ou marchand? Il n'est qu'une science qui convienne à un homme de votre rang: c'est celle de bien vivre, et je crains que ce soit la seule qui vous manque. Je m'attriste à vous voir les goûts d'un croquant... Vous vous ferez du tort dans le monde, et vous nuirez à votre avancement... Il faut que vous ayez pris ces idées du côté de votre mère, qui a eu des drapiers dans sa famille, au temps de ce faquin de Cromwell... Car, pour les Clairefont, ils n'ont jamais rien appris, si ce n'est à tirer l'épée et à dépenser noblement leurs revenus... Pour le reste, ils le savaient assez de naissance.

Ces sarcasmes ne convertissaient pas Honoré, qui se délassait, dans l'étude des sciences, de la vie fastidieuse qu'il menait à la cour triste et maussade du roi découronné. Il s'était pris de passion pour la physique et la chimie. Il avait rencontré un très savant professeur, retiré de l'Université d'Iéna, l'avait habilement attiré par ses prévenances, et passait avec lui, dans un cabinet aménagé en façon de laboratoire, des heures délicieuses. Son père, un matin qu'une explosion très forte s'était produite pendant une expérience, lui avait demandé railleusement ce qu'il fabriquait avec tant de tapage, et comme Honoré, qui redoutait beaucoup le marquis, demeurait muet: