La voix divine chantait toujours. Maintenant elle n'était plus caressante et attendrie: elle avait une sonorité sévère et attristée. Et plus touchante, elle allait droit au cœur. Elle montait harmonieuse et colorée, remplissant les esprits d'une conviction triomphante. Les périodes se faisaient plus pressées, les arguments se serraient, lancés à l'assaut comme des colonnes d'attaque. Et Antoinette écoutait, dominée par une curiosité ardente, enfiévrée, possédée, s'incarnant en celui qui charmait son oreille, vivant de sa vie, s'échauffant de son enthousiasme. Elle était tout entière en lui, elle l'aidait, le soufflait, l'encourageait; elle était prise de cette illusion qu'elle défendait son frère elle-même. Cette parole claire et puissante était l'expression de sa pensée, et, par les lèvres de Pascal, c'était elle qui parlait.
La sensation fut si vive que la jeune fille sortit de son rêve. Ses yeux se rouvrirent. Elle revit la foule, sa tante, la Cour, son frère et Pascal.
Il n'était plus pâle, une animation puissante colorait son visage, et son geste s'étendait large et vigoureux. Il discutait avec une âpre ironie, et toutes les questions, qu'il avait posées pendant l'audition des témoins, lui servaient pour la défense. Il prenait corps à corps ses adversaires et les écrasait avec une force irrésistible. Les faits, échafaudage dangereux élevé contre Robert, s'écroulaient et il n'en restait que des débris. Par une gradation savante, il était arrivé à chercher quel mobile aurait pu déterminer Robert à commettre le crime, et il prouvait qu'il était impossible d'en admettre un qui fût plausible.
Pourquoi aurait-il tué? Dans quel but? Pour quelle raison? Dans quel intérêt? Toutes les présomptions morales étaient nulles, et ne pouvaient s'imposer un instant à des esprits éclairés. Les preuves matérielles étaient plus que douteuses. Qui avait vu le meurtrier? Chassevent et Pourtois. Comment l'avaient-ils vu? De loin, dans l'obscurité, fuyant. Et quelle valeur avait ce témoignage du père, entraîné par une cupidité que trahissait la demande en dommages-intérêts? Il fallait que le coupable fût M. de Clairefont, qui pouvait payer, et non quelque bandit, écumeur de broussailles, assassin mystérieux qu'on avait mal cherché parce qu'on ne désirait pas le retrouver. Et Pourtois! Ce témoin tremblant, effaré, méconnaissable, travaillé par des terreurs qui ressemblaient à des remords, qui balbutiait, s'en rapportait à Chassevent, et, en somme, n'avait vu que ce que le vagabond lui avait ordonné de voir. Et c'était sur les témoignages de telles gens qu'on osait baser une accusation capitale!
Ironique, indigné, sanglant, il reprit la démonstration de cette conspiration contre la famille de Clairefont; il montra le traquenard dans lequel on avait habilement pris Robert, ne ménageant plus rien, frappant à coups redoublés, faisant siffler les sarcasmes, rapides et meurtriers comme des balles. Et les confédérés, avec épouvante, voyaient tomber toutes leurs positions les unes après les autres, devant la furie de leur adversaire. Il était maintenant maître du terrain: tout était renversé, déblayé, et il ne restait rien de l'accusation. Fleury, Tondeur et Chassevent échangèrent entre eux des regards terrifiés, Pourtois gémit sur son banc, aplati comme un ballon crevé. La victoire de Pascal était certaine. L'auditoire conquis commençait à onduler dans un besoin de manifester et d'applaudir.
Alors, brusquement, revenant aux suaves et molles douceurs de son début, il développa sa conclusion plus harmonieuse et plus tendre qu'une prière. Les phrases se balançaient flottantes ainsi que des fumées d'encens. Plus de revendications, plus de fureurs: une tendresse et une pitié profonde pour le malheureux enfant qui avait si injustement souffert. L'ombre de la victime planait favorable et suppliante, intercédant elle-même en faveur de l'innocent. Un apaisement délicieux s'était fait dans les esprits. Les noirceurs s'étaient effacées; tout, à présent, était candide et pur. La voix de Pascal s'éteignit dans le silence, et de la foule un murmure s'éleva, prolongé et haletant comme un sanglot.
Antoinette et la tante Isabelle, pour la première fois depuis le matin, se regardèrent sans contrainte. Elles avaient le visage inondé de larmes, mais, dans leurs yeux, l'espérance avait reparu. Leurs mains se serrèrent tremblantes. Elles n'osaient pas encore parler.
Un brouhaha, s'élevant tout à coup, les arracha à leur joie. L'avocat de la partie civile, irrité, se levait pour répliquer. Sentant la nécessité de frapper des coups décisifs, il en venait hardiment cette fois aux personnalités. Avec un esprit diabolique il s'emparait de ce que Pascal avait dit de la conspiration contre la famille de Clairefont, et se livrait à des allusions féroces. Comment! c'était Pascal qui dénonçait ces faits? Mais avaient-ils rien de répréhensible, puisque, disait-on, son père lui-même en était l'instigateur? Allait-on présenter des opérations financières comme des machinations ténébreuses? Le désir de convaincre entraînait trop loin le défenseur: il oubliait ce qu'il devait à la justice, ce qu'il se devait à lui-même. Car les raisons qui l'avaient amené à défendre Robert de Clairefont étaient inexplicables, et il y avait là, incontestablement, une manœuvre pour égarer l'opinion des jurés.
Ces quelques phrases froides et aiguës causèrent un malaise dans l'auditoire. Les jurés se regardèrent. Le cœur d'Antoinette se serra: elle comprit combien ces paroles venimeuses devaient toucher cruellement Pascal. Elle eut, en cet instant, la sensation d'un combat mortel. Elle serra le bras de la tante Isabelle à lui faire mal, cherchant à prier et ne pouvant dire que: «Mon Dieu! mon Dieu!»
Pascal s'était dressé d'un bond. Il agita sa tête comme un lion blessé, ses yeux lancèrent des éclairs, et, martelant la barre de ses poings fermés: