—Tante, vous brûlez presque. Car, à cela près qu'il ne m'a demandé ni la bourse ni la vie... c'était le fils de M. Carvajan en personne.

Il y eut un silence. Jamais, depuis vingt ans, le nom de Carvajan n'avait été prononcé sous ce toit, sans qu'il fût l'avant-coureur de quelque malheur.

Le marquis baissa son front devenu sombre, et, à voix basse:

—J'avais oublié que Carvajan eût un fils...

Il jeta sur Robert et sur Antoinette un regard troublé, comme s'il eût craint que la haine du père, transmise au descendant comme un héritage, ne vint peser sur ses enfants aussi lourde qu'elle avait pesé sur lui. Et, avec une sourde inquiétude:

—Mais comment cette rencontre s'est-elle faite? Ce jeune homme t'a-t-il parlé?

—Oui! mon père, pour me demander son chemin, et très respectueusement.

—Je l'en félicite! murmura Robert, dont les yeux lancèrent un éclair. Car s'il en avait été autrement...

—J'ignorais qui il était, et je ne songeais guère à m'en informer... Un passant m'avait demandé sa route, qui était la mienne, et je l'avais invité à me suivre... Nous avons cheminé tous deux en silence, et c'est seulement au moment de nous séparer, et en me remerciant, qu'il m'a dit son nom...

—Comment est-il? interrogea la tante de Saint-Maurice. Est-ce un homme comme il faut, ou un «pétras»... A-t-il la mâchoire de loup de monsieur son père?