—Je lui en fais mon compliment, interrompit Robert.
—Il a beaucoup voyagé, Monsieur le comte, il a eu la bonne fortune ou le talent, comme vous voudrez, de se faire bien venir d'un puissant financier dont il est devenu le représentant, Monsieur le comte. On lui a donné à liquider des affaires délicates en Amérique, et il s'en est tiré à son honneur... On le dit, Monsieur le comte, doué d'un remarquable talent de parole, Monsieur le comte. Il a appris, sur le tard, l'anglais et l'espagnol, et il a plaidé, paraît-il, en Australie et au Pérou, des procès devant les juridictions anglaises et péruviennes, Monsieur le comte, avec un succès prodigieux. Il a beaucoup vu, beaucoup appris, et s'est fait en courant, Monsieur le comte, contrairement au proverbe qui dit: Pierre qui roule n'amasse pas de mousse, une très jolie fortune... Monsieur le comte. Il est, en somme, absolument indépendant, et si vous voulez mon opinion, je ne crois pas, Monsieur le comte, qu'il reste longtemps à La Neuville, Monsieur le comte. Il ne s'entendra pas plus, aujourd'hui, avec M. Carvajan qu'il ne s'est entendu autrefois...
—Il sera donc comme tout le monde... Car ce diable d'homme n'a épargné personne, dit le marquis.
Il resta un instant pensif, puis, avec une grande tristesse:
—C'est un fait singulier que ce Carvajan, qui a pressuré le pays tout entier, soit respecté, et que moi, qui n'ai jamais rendu que des services... je sois honni...
—On ne respecte pas M. Carvajan, dit Malézeau, on le craint, Monsieur le marquis, ce qui est bien différent. Il a une main dans toutes les caisses; et ceux qui pourraient tenter, Monsieur le marquis, de lui résister, Monsieur le marquis, savent qu'il leur en coûterait cher...
M. de Clairefont ne répondit pas: il était tombé dans une grave méditation. La sombre figure de Carvajan, appuyé à la petite porte du magasin de Gâtelier, s'était dressée au fond de son souvenir. Il lisait la jalousie, la haine, dans ses regards. Et toutes les désastreuses conséquences de cet antagonisme commencé ce jour-là lui apparaissaient une à une. Quelle lente et constante progression! La désaffection de son entourage, l'hostilité constante des paysans, le mauvais vouloir des fonctionnaires, et tout le monde le fuyant comme un pestiféré. Il avait été mis, lui, l'ancien maître du pays, hors la loi par ce parvenu. Et l'œuvre de rancune, commencée il y avait vingt ans, était presque consommée. De sa fortune, de son influence, il ne restait plus que de misérables vestiges. Et l'auteur de ce désastre, debout sur les décombres de l'édifice sapé par lui, triomphait, ricanant et cynique. Oui, il en coûtait cher à ceux qui tentaient de lui résister. Nul ne le savait mieux qu'Honoré. Et, avec angoisse, le vieillard se demandait ce que son implacable ennemi pourrait bien essayer de lui prendre maintenant.
Allait-il l'attaquer dans son honneur? Sur ce point-là, cependant, il se croyait invulnérable. On pouvait contribuer à hâter sa ruine par des manœuvres cachées, mais parvenir à souiller son nom, cela lui paraissait impossible. Qu'importait donc? Ne se relèverait-il pas? Une seule découverte, conduite à un résultat pratique, suffirait, et il venait d'inventer un fourneau qui, employé dans les usines, devait faire réaliser des économies immenses. Ce serait pour lui une source de revenus incalculables. Le monde entier deviendrait son tributaire, et il récolterait enfin, après avoir semé pendant toute sa vie. Ils seraient bien étonnés, ceux qui le considéraient comme un insensé. Sa belle-sœur de Saint-Maurice, la première, qui ne croyait pas à ses créations. Et Carvajan, qui, avec sa finasserie de paysan, avait osé entamer la lutte, que deviendraient, ses moyens misérables et ses embûches mesquines? Ses filets ne seraient pas assez solides pour retenir la proie qu'il avait convoitée. Il serait écrasé, anéanti, balayé en un instant. On pourrait faire la différence entre le tripoteur aux idées étroites et vulgaires et le savant aux conceptions puissantes et fécondes.
Peu à peu, s'animant à la pensée de cette réussite tant de fois rêvée, le marquis redevint souriant, son front s'éclaircit, il se frotta vivement les mains et, poussant une exclamation joyeuse:
—Nous verrons bien! Allez! mes amis... le petit bonhomme vit encore!