—Comment, tante, vous voulez me sevrer? dit-il, mais j'ai passé l'âge!
—Au moins, mauvais sujet, rien qu'un verre!
—Un tout petit!
Et le jeune comte, versant à même sa tasse, l'emplit jusqu'au bord.
Dans sa large existence de gentilhomme campagnard, Robert avait pris des habitudes et des appétits violents auxquels il lui était maintenant difficile de résister. Sa nature athlétique lui permettait les excès qui suivent toujours les repas de chasse, lorsque, las d'avoir couru les bois et les champs, on prolonge la soirée entre hommes, les coudes sur la table, en fumant.
Il était connu pour un des plus solides buveurs de la province, et en tirait vanité. Il avait soutenu, dans l'excitation du plaisir, des gageures absurdes, comme, par exemple, de boire plusieurs tasses de ce qu'on appelle le café aux quatre couleurs, mélange affreux de cognac, de chartreuse, de kirsch et d'absinthe, fait pour affoler le plus solide cerveau.
Sa tête et son estomac résistaient à ces dangereuses épreuves. Et il éprouvait une fierté stupide quand on lui disait: Vous, Clairefont, qui êtes un si beau gobelet... C'était sa gloire, à ce grand garçon, de tenir tête sans fléchir aux plus rudes ivrognes du département.
Il avait commencé à boire par ostentation, et, peu à peu, l'habitude aidant, il avait fini par y prendre du plaisir. Il ne dédaignait pas, le dimanche, de descendre chez Pourtois. Là il jouait aux quilles, et s'attablait avec les jeunes gens de la ville. On ne le traitait pas, lui, comme on avait traité son père au temps de sa jeunesse, avec une crainte respectueuse. Mais quelle différence aussi entre ce Clairefont gigantesque, haut en couleur, un peu débraillé, très bruyant, prêtant à la familiarité, et le Clairefont petit, mince, correct, froid, d'une politesse exquise, qui savait si bien tenir les gens à distance! C'était le jour et la nuit. Et on se demandait par quel miracle de la nature ce fils était né de ce père.
Dans les premiers temps, l'intempérance de Robert avait inquiété le marquis. Il était descendu des nuages de ses conceptions scientifiques, et avait traité très gravement cette question fort terrestre. Il adressa de vifs reproches à son fils. Mais il se heurta à la tante de Saint-Maurice qui arrivait à la rescousse.
La vieille Bradamante trouva des arguments pour pallier les torts de son neveu. Quoi! tant de bruit pour quelques rasades! Les ancêtres s'en entonnaient bien d'autres! Et on se souvenait de ce Clairefont qui, sous Louis XIII, avait renchéri sur Bassompierre en vidant, lui, ses deux bottes à chaudron pleines de vin de Sicile. Les roués de la Régence s'en privaient-ils, dans les fêtes du Palais-Royal? Et toute une suite historique de bons vivants, tenant en mains le hanap, le gobelet ou le verre, défilait devant les yeux du marquis, protestant contre sa bégueulerie, et proclamant la souveraineté aristocratique de la bombance. Il était jeune après tout, ce garçon. Quand il s'amuserait un peu avec ses amis, où serait le mal? Il fallait bien lui laisser jeter son premier feu...