—Eh bien! quoi donc? Le fils de ce vieux coquin, pris de remords peut-être, rend un peu de l'argent volé par son père, et se sert de ta main pour faire cette restitution agréable aux hommes et à Dieu. C'est fort moral, et du dernier galant!... Tu vas voir que nous aurons, sans nous en douter, un allié dans la maison du monstre.
—Je vous en prie, tante, ne plaisantez pas sur un pareil sujet! dit Mlle de Clairefont d'une voix troublée.
—Qu'est-ce donc? Je ne comprends pas ton émotion, s'écria la vieille fille avec étonnement.
—C'est que tout cela m'humilie et me blesse... C'est que je ne peux pas admettre qu'un étranger s'introduise ainsi de force dans ma vie. Je ne connais pas cet homme, il m'est odieux par avance, et je ne veux rien savoir de lui, si ce n'est qu'il est le fils de son père, et que je dois par conséquent, sinon le mépriser, au moins le haïr. D'ailleurs, qui vous dit que ce n'est pas par bravade qu'il est venu apporter cet argent? N'y a-t-il pas là une cruelle raillerie? Ne nous sait-il pas appauvries au point de ne plus pouvoir faire nos charités, comme par le passé, et ne prétend-il pas nous faire comprendre que, sans un Carvajan, nous serions contraintes de laisser vide la main que nous tendent les malheureux?
—Eh là! comme tu t'animes! Le sujet, à vrai dire, n'en vaut pas la peine. Voilà un gaillard qui, pour cent francs, aura trouvé moyen de faire parler de lui. Et les oreilles ont dû lui «clocher»! S'il a fait un calcul, il n'est déjà pas si bête!... Mais avant de laisser de côté le personnage, un dernier mot: je ne le crois pas un diable si noir que tu te l'imagines. Il a eu autrefois des démêlés avec son père. Il est vrai que le voilà rentré dans la maison. Mais est-ce une raison pour qu'il soit d'accord avec le vieux scélérat? Moi, mon rêve serait de les voir se dévorer l'un l'autre... Carvajan contre Carvajan... À corsaire, corsaire «ennemi». Serait-ce amusant!
—Vous ne jouirez pas de ce spectacle, tante, dit Antoinette avec une dédaigneuse amertume. Le moment venu, soyez sûre qu'ils se trouveront unis pour nous accabler... Quoi qu'il en soit, ne parlons plus jamais de ce qui vient de se passer.
Elles sortirent de l'église. M. de Croix-Mesnil, très occupé à déchiffrer une épitaphe sur la pierre qui servait de seuil, se tourna vers elles en souriant. C'était un très joli garçon de trente ans, aux yeux noirs et à la moustache blonde, d'une charmante distinction de manières, et d'une exquise aménité de caractère. Il avait donné des preuves de brillante valeur pendant la guerre, sous les ordres du général de Charette. On le citait comme un de ces hommes doux qui vont au danger sans fracas, et qui, d'une voix tranquille, donnent des ordres mortels.
—Je fais appel à tous mes souvenirs classiques pour arriver à comprendre cette inscription latine... Il y est question, si je ne me trompe, d'un abbé de Clairefont, qui a été enterré là, voulant que le pied des fidèles, en entrant dans le temple, foulât sa dépouille terrestre... Calcabunt fidelium pedes...
—Parfaitement, dit la tante de Saint-Maurice... C'est Foulque de Clairefont, prieur de Jumiège. Si cela peut vous être agréable, le marquis vous contera son histoire... Il commença par être mousquetaire, fut un grand sacripant, devint un modèle de piété, et finit comme un saint... C'est la gloire religieuse de la maison... Son portrait est dans l'oratoire.
—Voici mon père et Robert qui viennent à notre rencontre, interrompit Antoinette.