—Monsieur le marquis est servi...
—Allons, Antoinette, donne-moi ton bras.
Et, appuyé sur sa fille, comme il en avait l'habitude, avec plus de nonchalance câline que de réelle faiblesse, le vieillard, d'un pas traînant, se dirigea vers la salle à manger.
C'était le moment où Carvajan et Pascal, assis, tous deux, sans se parler, au rez-de-chaussée de la petite maison de la rue du Marché, agitaient de graves résolutions. L'un se proposant de resserrer les liens qui retenaient son fils près de lui; l'autre, de se dégager complètement des projets de son père et de s'éloigner.
La fête, interrompue, pour une heure, par le repas, avait fait trêve à ses rumeurs. Un soleil de plomb pesait sur la campagne, et, dans les arbres de la promenade, les oiseaux se taisaient, engourdis. À mi-pente du coteau de Clairefont, cependant, des clameurs s'élevaient à intervalles réguliers. Elles partaient de la grande salle de Pourtois, où, tous les ans, les compagnons charpentiers se réunissaient à déjeuner aux frais de Tondeur. Au dessert, qui se prolongeait fort avant dans la journée, il était d'usage de chanter des chansons, et chacun gaiement «y allant de la sienne», comme disait le marchand de bois, au milieu de la fumée des pipes et de la vapeur de l'alcool, le vacarme des refrains repris par l'assemblée entière montait dans un crescendo formidable. Puis, le lourd silence régnait pour quelques instants, la voix du soliste se perdant dans l'espace. Et le chœur des braillards reprenait, jetant à l'écho de la vallée les joyeux accents de la chanson gaillarde, ou les langoureuses modulations de la complainte sentimentale.
Auprès d'une fenêtre, dans le petit salon du château, Antoinette, travaillant à un ouvrage de broderie, prêtait l'oreille à ces lointaines vociférations. Elle surveillait le sommeil de son père qui, étendu sur un canapé, faisait la sieste. Le long de la terrasse, Robert et Croix-Mesnil marchaient en causant, pendant que Mlle de Saint-Maurice, armée de longs ciseaux, achevait dans les corbeilles un abatis de roses fanées. Brusquement, le jeune comte s'arrêta, et, jetant à son compagnon un regard décidé:
—Mon cher, à votre place, moi, je lui parlerais carrément. Il n'est rien de mauvais comme les situations fausses... Tout dépend d'elle... Vous savez combien nous vous aimons ici... S'il avait suffi que nous répondions: oui, vous seriez depuis longtemps le mari d'Antoinette... Mais cette jeune personne a son libre arbitre, et on ne lui fait pas facilement faire le contraire de ce qu'elle a résolu... Elle est bonne comme un ange, mais elle est entêtée comme un diable... Qui s'en douterait à la voir?...
Ils passaient devant la fenêtre, auprès de laquelle brodait la jeune fille. Ils s'arrêtèrent à la regarder. Elle penchait la tête, et, ne soupçonnant pas qu'on l'observait, laissait son visage exprimer librement sa profonde tristesse. Un mélancolique sourire glissa sur sa bouche, ses paupières baissées battirent, retenant difficilement une larme. Son ouvrage tomba de ses doigts, et elle resta renversée sur le dossier de sa chaise, songeant avec un air d'accablement. Son chien, couché à ses pieds, comme s'il eût compris l'agitation intérieure qui la bouleversait, leva sur elle des yeux humains, et lui poussa la main de son museau effilé. Elle, regardant le lévrier, lui prit la tête entre ses bras, et, cessant de se contenir, fondit en larmes. Le chien posa ses pattes sur les épaules de sa maîtresse, ses yeux brillèrent ainsi que des diamants noirs, et il poussa un sourd gémissement. Le marquis s'agita sur son canapé, près de se réveiller.
—Tais-toi, Fox, murmura la jeune fille, en lui montrant le vieillard. Laisse-le dormir... pendant qu'il est encore tranquille...
—Mon Dieu, elle pleure... Voyez-la, Robert, dit le baron avec émotion. Qu'est-ce que cela veut dire? Que se passe-t-il donc? Il faut absolument que je l'interroge, dussé-je encourir son mécontentement.