—Et, de plus, c'est un homme d'un réel mérite, reprit l'agent de change. Il s'est employé récemment à aplanir les difficultés qui s'élevaient entre le Nicaragua et la Compagnie du canal de Panama... Il paraît qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'habileté. Il avait auparavant mené à bien des négociations financières et industrielles au Chili et au Pérou, débrouillé des affaires très compliquées. On a été enchanté de ses services et, quoiqu'on les ait payés très cher, je sais qu'on lui a, en plus, gardé de la reconnaissance.
—Il paraît s'assommer supérieurement.
—Il fait tout avec supériorité.
Un mouvement se produisit dans l'assistance, et les têtes se tournèrent du côté de l'entrée. Escorté de son secrétaire général, le sous-préfet arrivait. Pourtois s'était élancé au-devant de lui. Il le conduisit, avec des révérences, jusqu'à Carvajan, dont le prestige s'augmenta de la déférence que lui marquait le fonctionnaire.
Le maire parut en ce moment le véritable roi de la fête. C'était lui qui dominait tout et qui pouvait imposer sa volonté à tous. Il eut une minute d'enivrement et, jouissant de son triomphe, il recommença sa promenade autour de la salle, pour faire les honneurs au préfet. La musique, sur l'ordre de Pourtois, s'était mise à jouer et, par toutes les ouvertures donnant sur les jardins, des curieux apparaissaient, regardant, sans quitter leur verre, ce tableau animé.
Carvajan était à la moitié de son parcours, lorsque la portière de toile rayée bleu et blanc, qui donnait accès dans la salle, se souleva et, donnant le bras à sa sœur, Robert de Clairefont entra. Derrière les jeunes gens, à vingt pas en arrière, venaient la tante de Saint-Maurice et M. de Croix-Mesnil.
Comme si le hasard eût voulu accuser bien nettement l'antagonisme, en face de Carvajan entouré de tous ceux qui, par passion ou par intérêt, étaient disposés à le soutenir, les enfants du marquis s'avançaient seuls.
Pascal, avec une horrible anxiété, les vit, lancés les uns contre les autres, ainsi que des combattants prêts à en venir aux mains. Son cœur cessa de battre dans sa poitrine, et toute sa vie fut, pendant quelques secondes, concentrée dans ses regards. Il souhaita que la salle entière s'abîmât, il rêva un cataclysme soudain qui pût empêcher cette horrible situation d'aller jusqu'au dénouement. Il pensa à s'élancer sur son père, qu'il apercevait, ricanant avec un air de bravade, à le saisir, à l'entraîner bien loin. Tout lui parut préférable à ce qui se préparait.
Après un léger temps d'arrêt, les antagonistes avaient repris leur mouvement. Robert, le front haut, ne déviait pas d'une ligne dans sa marche. Il allait droit à Carvajan et, sur son visage énergique, il était facile de lire la résolution de ne point reculer d'un pas. Antoinette, devenue soudainement pâle, pressait le bras de son frère, essayant de le détourner de la direction du groupe officiel. Mais l'athlétique Robert, sans même faire un effort, entraînait la jeune fille. Carvajan, baissant son front, noir de haine, pareil à un taureau qui fonce sur son adversaire, avançait toujours.
—Robert, je t'en prie! murmura Antoinette.