La salle à manger, superbe, tendue de soie de Chine, meublée de bois de fer sculpté, s'ouvrait sur la serre d'un côté, et, de l'autre, sur le jardin. Trois larges baies, décorées de vitraux peints de fleurs étranges et d'oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse bordée de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-là ouvertes, laissaient entrer à flot l'air et la lumière. Le gazon du jardin était d'un vert d'émeraude, le sable des allées, blanc sous le soleil, réverbérait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaçait de violet. Tout était silence, ardeur et joie. Les hôtes de Clémence, inconsciemment pénétrés par ce bien-être délicieux, cédèrent à l'allégresse qui émanait des choses. Les têtes s'échauffèrent, les nerfs se tendirent et la gaieté commença à tourner au bruit.
Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave, comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, délivré pour un temps de ses besoins d'argent, à ceux qu'il avait si durement tourmentés, pour se procurer les ressources suprêmes. Parmi ses convives animés et moqueurs, entouré de femmes belles et séduisantes, les idées les plus tristes s'emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table éclatante, chargée de fleurs, d'argenterie et de cristaux, il examina ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui seul était dévoré par la secrète amertume de la vie mal menée. Tous les autres étaient libres d'esprit et de coeur, il entendait leurs propos et leurs rires. Chaque jour, c'était ainsi pour eux: même fête, même contentement. Chaque jour, c'était ainsi pour lui, également: même torture, même angoisse qu'il ne pouvait calmer.
Ses yeux s'attachèrent sur Clémence et Faucigny qui causaient à voix basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en devinait le sens. Le duc, câlin et insinuant, faisait la cour à la belle fille, et elle l'écoutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d'autres. Et le front de Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres pleins de vins différents et une rougeur monta à ses pommettes. Il eut un mouvement de colère, il pensa: Je suis morose, voilà pourquoi Clémence se détourne de moi.... Et n'est-il pas juste que je souffre par elle, pour qui je commets tant d'infamies?
Il s'entendit interpeller. C'était Patrizzi, qui, de l'autre bout de la table, lui criait:
—Dites donc, Jacques, est-ce que ce déjeuner ne vous rappelle pas notre dîner de Monte-Carlo? Quelques-uns de ces messieurs et presque toutes ces dames en étaient.... Ce fut moins gai, ce soir-là, qu'aujourd'hui.... Et quelles diables d'histoires! Vous en souvenez-vous?
—Au fait, comment le médecin russe, qui voyage avec Woreseff, n'est-il pas ici? demanda Andrée de Taillebourg.
—Il est à Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi.
A ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l'image triste et pâle de Juliette. Elle était assise, dans le salon où il avait passé tant de soirées, lorsqu'il était encore un fils soumis et un frère tendre. Mme de Vignes, inquiète, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mère avait prononcé son nom, et que le docteur avait répondu en hochant douloureusement la tête. N'était-ce pas lui, qui aurait dû être auprès des deux femmes? Pourquoi cet étranger consolait-il sa mère et sa soeur? Une voix murmura à son oreille: C'est parce que tu as refusé de faire ton devoir, parce que tu as sacrifié ta mère au jeu, ta soeur à ta maîtresse, parce que tu es un lâche et un ingrat!
Il éclata d'un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur lui les regards de tous les convives. Il s'offrit à leurs regards, pâle, les lèvres crispées et les yeux étincelants.