—Patience! J'irai bientôt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car la vie infernale qui l'a conduit au suicide, je la mène à mon tour. Je puis juger de ses souffrances puisque je les endure.... Et je comprends qu'il ne les ait pas supportées plus longtemps! Nous parlions, tout à l'heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires fantastiques qu'il nous conta, une belle nuit.... Patrizzi, vous rappelez-vous que Laurier, après les avoir écoutées silencieusement, s'écria tout à coup: «Jacques, si jamais j'ai assez de la vie, je te léguerai mon âme....» Oui, vous ne l'avez pas oublié.... Eh bien! avant que cette même nuit se fût écoulée, il était mort, et moi, qui n'avais plus qu'un souffle d'existence, je revenais à la vie.... Quelques jours plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqué, à Nice, vous m'avez dit en plaisantant: «Il paraît que vous avez maintenant une âme toute neuve... celle de votre ami Laurier?...» Vous ne croyiez pas dire si vrai.... Elle était en moi, cette âme.... Je la sentais puissante et enflammée, avec toutes ses passions, ces mêmes passions qui avaient conduit Pierre à sa perte.... La folie du plaisir à outrance, la soif d'un amour éperdu, l'ivresse du jeu sans limite, me brûlaient de leurs fièvres.... Une femme passa sur ma route.... Elle m'attira invinciblement, fatalement. Elle ne pouvait pas ne pas m'attirer, car j'avais en moi l'âme de Pierre, pleine encore de désirs pour celle qui était près de moi, provocante et corruptrice.... Oh! j'ai eu une lueur de raison.... En cet instant, j'ai entrevu ma destinée, j'ai voulu résister; mais la sorcière d'amour me tenait là, et je n'étais plus moi-même.... Tout mon être soulevé m'emportait vers elle, je lui obéissais, comme un chien à son maître.... Elle levait le doigt et j'accourais, après m'être juré de ne plus revenir.... Ainsi, de degrés en degrés, j'ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier à l'abîme.... Comme lui, j'ai joué parce qu'il me fallait de l'argent, beaucoup d'argent!... Comme lui, j'ai oublié tout ce qui n'était pas la femme perverse et pourtant adorée.... Il avait sacrifié son talent, sa gloire... moi, j'ai trahi mes affections les plus chères, dépouillé ma mère et abandonné ma soeur.... Il avait été lâche, je l'ai été! Il avait supporté les infidélités de sa maîtresse, et serré la main de ses rivaux.... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m'écoutez, vous avez été ou vous êtes les amants de la femme qui est à moi.... Oui, vous, Nuño, qui avez été trompé et qui avez pris votre revanche en trompant vos successeurs; vous, Burat, qui avez plaidé les procès difficiles contre les fournisseurs récalcitrants; vous, Trésorier, qui avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que Berneville et Patrizzi donnaient.... Et toi, Duverney, loustic qui déridais la belle aux heures noires; vous enfin, Faucigny, le dernier favorisé. Eh bien! mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens et que j'aie de la clairvoyance?

Il s'était levé tout droit. Une mousse légère frangeait ses lèvres, ses mains tremblaient, et il s'efforçait de rire. Il balança sa coupe pleine de vin de Champagne et dit:—Je suis votre hôte... Je bois à vous, amants de ma maîtresse!... Et je bois à celui qui manque, à l'absent... à Pierre Laurier!

Il leva son verre à la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son regard, tourné du côté de la terrasse, était devenu fixe et épouvanté. Il poussa un cri rauque et recula d'un pas. Il avait aperçu celui qu'il évoquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron. Pendant qu'il s'avançait, il le dévorait des yeux, plein de stupeur, haletant, la sueur au front.

Quand les deux hommes s'arrêtèrent sur le seuil, il fit un geste fou, ainsi que pour écarter une vision terrifiante; il porta la main à son cou, comme s'il étouffait, puis d'une voix creuse:

—Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici? Tu sais bien qu'il n'y a pas place pour nous deux, sur la terre!... Si tu vis, je dois mourir!

—Jacques! cria Laurier, en s'approchant les mains tendues.

Celui-ci tenta de le repousser, mais il pâlit, et, avec un râle effrayant, il tomba dans les bras de son ami.

—Il est mort! balbutia Berneville. Il faut appeler.

—Ne bougez pas, dit Davidoff.... Il est vivant, et nous n'avons besoin de personne.