A peine avait-il terminé cette incantation qu'il frémit, épouvanté de sa solitude. Il regarda peureusement autour de lui. La falaise était déserte, la mer vide et le ciel sans bornes. Soudain, entre deux nuages, la lune se montra et, dans l'espace illuminé, il sembla à Pierre que de blancs spectres passaient. Il abaissa ses regards vers la nappe d'eau qui s'étendait devant lui, et des feux follets lui apparurent entre les rochers. Ils allaient, venaient, sautaient, légers, brillants, s'évanouissaient pour reparaître, comme des âmes de naufragés rôdant, sans cesse, autour des brisants sur lesquels les corps, qu'elles habitaient, avaient péri.
Fasciné, Pierre ne pouvait détourner ses regards des fantômes nuageux, des lueurs vagabondes, et une sorte de torpeur s'emparait de lui. Des murmures emplirent ses oreilles, et, confus d'abord, ils se précisèrent chantant: Viens avec nous, là où n'existe plus la souffrance. Meurs, pour revivre incarné dans une créature de ton choix. Viens avec nous!
Pierre fit un effort pour se dérober à cette hallucination, il n'y réussit pas. Il se sentait anéanti, incapable d'un mouvement, ainsi qu'en état de catalepsie. Ses yeux se perdaient dans l'immensité de la mer et du ciel, et, à ses oreilles vibraient les paroles surnaturelles. Il pensa: L'initiation que je demandais m'est accordée. Les esprits se sont manifestés. Je crois à eux, je leur obéirai, mais qu'ils renoncent à m'obséder.
Comme s'il avait prononcé une formule magique, la vision s'effaça, les chants cessèrent. Il se leva, marcha sur la plage déserte, et il put croire qu'il avait rêvé. Mais il ne le crut pas. Avec une passion singulière, il s'attachait au mystère dont la révélation venait de lui être faite. Il voulait qu'il fût vrai, il y voyait la fin délicieuse de tous ses maux.
Au haut de l'escarpement qu'il gravissait, il s'arrêta, prit son portefeuille et, sur une carte, écrivit ces mots:
«Mon cher Jacques, je suis inutile aux autres, nuisible à moi-même. Je veux changer cela. Je vais renouveler l'expérience que nous a racontée Davidoff. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Je te fais cadeau de mon âme. Vis heureux par moi et pour moi.»
Il signa et, ôtant son chapeau, il passa le carré de papier entre le feutre et le galon de soie. Il enleva tranquillement son paletot, le déposa au bord de la route avec son chapeau, puis, à petits pas, il redescendit à la mer. La côte, en cet endroit, s'infléchissait et formait une baie, au fond de laquelle les flots mouraient avec un faible murmure. Un sentier, courant sur le flanc de la falaise, conduisait à un petit village de pêcheurs. L'attention de Pierre fut attirée bientôt par un cotre qui s'avançait lentement, poussé par un reste de vent qui gonflait sa voile très basse. Son pont, encombré de ballots et de tonneaux, paraissait désert, mais, quand il approcha de la rive, des matelots se montrèrent à l'avant. En même temps, des hommes sortirent de derrière un rocher, et entrèrent dans l'eau, se dirigeant vers un canot qui s'était détaché de la barque.
Le peintre, intéressé, malgré l'abattement de son esprit, devina les fraudeurs dont le douanier lui avait signalé la venue probable. Instinctivement il chercha celui-ci dans les broussailles qui l'abritaient. Il avait, sans doute, quitté son poste, car rien ne bougeait sur la falaise. Les gens des rochers s'étaient abouchés avec ceux du bateau, et un va-et-vient commençait à s'organiser, des marchandises avaient déjà été apportées à terre, lorsqu'un sifflement, parti de la hauteur, troubla l'opération. Les hommes coururent sur le sable, les matelots s'apprêtèrent à regagner le large. Au même moment, un coup de feu éclata, dans le silence, et une flamme rouge illumina les rochers. C'était le gabelou qui se manifestait. Sur un autre point, très rapproché, une détonation retentit et des ombres coururent sur le flanc de la falaise.
Les hommes grimpaient le sentier avec leurs ballots, les fraudeurs poussaient leur barque en eau profonde. Pendant la manoeuvre, un matelot tomba à la mer. Des appels se firent entendre. C'étaient les douaniers qui se rassemblaient. La barque gagnait le large et le nageur, qu'elle laissait derrière elle, criait de toute sa force. Ses mouvements devenaient désordonnés et sa voix faiblissait. Pierre se sentit remué par les accents déchirants de cette créature vivante. L'instant d'avant il ne songeait qu'à mourir, maintenant il voulait sauver. Il s'élança vers la grève, sautant de rocher en rocher, essuya, en passant, plusieurs coups de feu, arriva jusqu'au rivage et, se précipitant dans la mer, il nagea vigoureusement vers l'homme qui se noyait.
A quelques centaines de mètres la barque s'était arrêtée. Les fraudeurs avaient disparu dans les broussailles de la colline, et, sur la mer polie comme un miroir, la lune versait sa froide et sereine lumière.