—Eh bien! qu'est-ce qui vous prend? Est-ce que vous ne vous connaissez plus?
Alors Mlle de Vignes fit un pas, Pierre en fit deux, et ils se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Le jeune homme pencha son visage vers celui de sa petite amie. Elle se leva un peu sur la pointe des pieds, et, avec une émotion singulière, Laurier la sentit qui tremblait, pâlissante, sous son baiser. Toute la soirée, il resta inquiet, parlant peu, comme obsédé par une secrète préoccupation.
Dès lors, dans ses rapports avec Juliette, il se montra plus circonspect et surveilla beaucoup ses paroles. En même temps, il observa celle que, la semaine précédente, il traitait encore comme une bambine. Et il put constater qu'une rapide transformation s'accomplissait en elle. Sa taille s'était fondue en une flexible rondeur, son teint s'était embelli d'un éclat velouté. Sa démarche, perdant les vivacités du premier âge, devenait plus contenue et plus élégante. La chrysalide indifférente s'était ouverte, et un brillant papillon s'en était envolé, qui attirait l'attention, invinciblement. A la faveur de cette métamorphose, il se produisit, dans l'esprit de Pierre, une agitation contre laquelle il eut de la peine à réagir.
Il rêva tout autre chose que ce qu'il avait souhaité jusqu'alors. Les triomphes artistiques, l'existence libre faite pour les assurer, l'excitation de la pensée par la variété des sensations, tout ce qui constituait le programme de sa vie passée, fut jugé par lui absurde et méprisable. Il pensa que le calme du foyer, la paix du coeur, la régularité des jours bien employés, devaient préparer aussi sûrement les belles oeuvres et qu'il y avait plus de chances d'inspiration dans la régularité du travail que dans le dérèglement des efforts. Le mariage lui apparut, comme une source nouvelle, où il pourrait se retremper. Il médita de se ranger, de donner des gages de sagesse, et se laissa aller à regarder Mlle de Vignes avec une tendresse qui n'avait plus aucun rapport avec la camaraderie des anciens jours.
Nul ne s'en aperçut qu'elle. Ni sa mère, trop soucieuse des désordres dans lesquels vivait Jacques, ni Jacques trop occupé de ses plaisirs, ne soupçonnèrent un seul instant ce qui se passait dans l'esprit du peintre. Juliette étonnée d'abord, en présence de cette modification rapide des sentiments de son ami, heureuse ensuite de se croire aimée de celui qu'elle regardait comme un homme supérieur, eut bientôt à subir l'amertume d'une désillusion. La flamme, qui s'était allumée, et qui paraissait devoir brûler si violente, s'éteignit tout d'un coup. Pierre, qui était fort assidu chez Mme de Vignes, n'y vint plus que, comme autrefois, d'une manière intermittente. Et toutes les belles espérances, secrètement caressées par la jeune fille, s'envolèrent, rêves d'un jour.
Elle ne se résigna pas cependant si facilement, et entreprit de savoir ce qui empêchait le peintre de reparaître. Un soir que Jacques était venu seul passer quelques instants auprès de sa mère, Juliette se hasarda à s'étonner qu'on ne vît plus Pierre Laurier.
—Est-ce qu'il n'est pas à Paris? demanda-t-elle.
—Si, répondit Jacques, mais il ne quitte presque point son atelier. Il est dans une fièvre de travail.
La jeune fille respira. Le travail était une concurrence qu'elle ne craignait pas. Elle continua:
—Et que fait-il?