Installé dans une chambre, au premier étage, Pierre put, pour la première fois, depuis trois jours, se soustraire à la fascination de sa merveilleuse aventure, se mettre en face de lui-même, et réfléchir à ce qu'il devait faire. D'un côté, il sentait un dégoût profond à la pensée de rentrer en France; de l'autre, il avait à coeur de ne point chagriner Agostino. Tout conspirait donc pour le retenir. Et puis, le charme de cette contrée admirable agissait sur lui. Tout ce qui l'entourait était fait pour le séduire: la nature sauvage et attrayante à la fois, les moeurs originales des habitants, enfin le mystère de son incognito, qui lui permettait de vivre, pendant un temps aussi long qu'il voudrait, au milieu de la basse classe, si intéressante à étudier, dans ce pays ou les mendiants avaient des fiertés de grands seigneurs. Tout Mérimée lui revenait, avec la poétique figure de la sauvage Colomba, la féroce rancune des Baricini, et il lui semblait qu'il était ramené de deux siècles en arrière, dans cette Corse divisée, comme jadis, par la haine de ses partis rivaux et enfiévrée par les sanglants souvenirs des vendettas.

Il passa l'après-midi à errer dans les rues de la ville, tout seul, car Agostino, avec une discrétion précieuse, l'avait livré à lui-même. Il n'éprouva pas une seconde d'ennui. Le mouvement de la population, grave et réservée, les habits pittoresques des gens de la campagne, venus pour le marché, les robes sombres des femmes, coiffées du mezzaro noir, comme si elles portaient le deuil, tout le captivait.

Il entra dans la boutique d'un tailleur et acheta un vêtement complet de velours brun, semblable à un costume de brigand calabrais, car il ne pouvait conserver son caban, son pantalon de matelot et ses espadrilles. Il trouva, chez un marchand de couleurs de la Traverse, une boîte de peintre et quelques châssis de différentes grandeurs. Et, tranquille désormais sur la façon dont il emploierait son temps dans la patrie de Bonaparte, il reprit le chemin de l'auberge. Il dîna avec Agostino, fit un tour sur le port, se coucha à neuf heures, et dormit d'un sommeil sans rêve.

Le soleil, en entrant par sa fenêtre, le réveilla. Il sauta à bas de son lit et s'habilla, puis, sa boîte sous le bras, il s'achemina vers le cotre. Un canot, pour quelques sous, le transporta jusqu'au petit bâtiment bien assis sur ses deux ancres, et à l'avant duquel une large planche, attachée, par deux filins, au beaupré, formait comme une escarpolette devant l'image dépeinte du Saint, patron de la barque.

Conduit par le capitaine, installé par l'équipage, Pierre se mit immédiatement à la besogne. Pendant qu'il coloriait la grossière image de bois sculpté, deux matelots, se balançant aux cordages du bout-dehors, le regardaient avec admiration. Sous sa main, les tons s'étalaient éclatants, la figure prenait une apparence vivante, les yeux brillaient, le bras étendu semblait commander aux flots. A dix heures, l'oeuvre était parfaite, et, entouré d'un respect tont nouveau inspiré par son talent, Pierre déjeunait pour la dernière fois, avec ses compagnons d'un jour.

Vers midi, il quitta le bord, reconduit par tout l'équipage, et, après avoir serré la main de ceux à qui il devait plus que la vie, il monta avec Agostino dans une sorte de corricolo, et, au grand trot d'un cheval ébouriffé, s'éloigna de Bastia.

A partir de l'octroi de la ville, la route serpente entre des enclos plantés de vignes, au bord des champs d'oliviers, entre de petits bosquets d'eucalyptus et de chênes verts. Le terrain est sablonneux et la température extrêmement douce. Des cours d'eau, descendus de la montagne, se perdent dans les terres et forment des étangs couverts de roseaux, larges plaines verdoyantes, au-dessus desquelles volent des bandes de canards et d'oies sauvages. La route passe à mi-côte, suivant le bord de la mer, traversant de rares villages. Agostino, poussant son cheval à une vive allure, expliquait à son compagnon les moeurs et les coutumes du pays, se livrant avec une expansion, une gaieté, qui contrastaient vivement avec la gravité qu'il montrait à bord, On eût dit un écolier en vacances.

—Vous verrez comme notre pays est riche! dit-il. Nous ne sommes pas de paresseux gardeurs de bestiaux. A Torrevecchio, il y a du commerce!... Mon père vendait son vin et notre vigne est importante. C'est mon beau-frère, maintenant, qui la cultive et l'exploite... Ma mère et ma plus jeune soeur habitent un hameau, qui dépend du bourg... Elles ont de quoi vivre, et je ne les laisse manquer de rien... Oh! elles vont bien vous aimer quand elles sauront ce que vous avez fait pour moi!...