Le destin avait manifesté son intervention d'une façon indéniable. Et l'invisible chasseur, dont la balle avait tranché la question, n'avait-il pas été amené là à point nommé pour mettre fin à ses angoisses? Mais, par un soudain retour de sa nature gouailleuse d'autrefois, il se mit à rire, à la pensée qu'un coup de fusil, tiré sur un oiseau, pourrait arranger tant de choses. Il secoua la tête et dit:

—Le travail, voilà le vrai remède. Du jour où je l'ai abandonné, j'ai été perdu. Je me suis redonné à lui, il me sauvera.

Le soleil descendait dans la mer, rouge comme une énorme braise. Pierre se leva, et, le coeur apaisé, regagna le village.

IV

C'était le premier dimanche du carnaval et le théâtre de Nice splendidement illuminé, s'ouvrait pour le grand veglione. Depuis la place Masséna au centre de laquelle, sur son trône burlesque, depuis deux jours, avait été solennellement assis le roi Carnaval en habits pailletés, le hochet de la folie à la main jusqu'au péristyle du théâtre, une multitude de curieux, riant, criant, sifflant, regardait circuler les masques. L'orchestre rugissait de tous ses cuivres, et le rythme des valses et des quadrilles arrivait, en bouffées joyeuses, couvert par le murmure bourdonnant de la foule, qui roulait ses vagues, dans le vaste bâtiment livré, pour toute la nuit, aux caprices et aux fantaisies.

Dès l'entrée, ce n'était que buisson de plantes, sur lesquelles ruisselaient des lumières. Une élégante cohue de dominos multicolores, masqués ou le visage découvert, circulait dans les couloirs, les hommes et les femmes engagés dans de piquantes intrigues, dont les répliques volaient comme des flèches, au milieu des éclats de rire, des poursuites amoureuses et des fuites coquettement retardées. Dans la salle c'était, sur l'emplacement de l'orchestre et du parterre, la danse, comme au bal de l'Opéra. Dans les loges la conversation et la galanterie.

Tout ce que Monaco, Nice et Cannes comptaient de jolies et séduisantes personnes était rassemblé là, pour le plaisir des yeux. Vieille et jeune garde, donnant l'assaut au bataillon des viveurs en quête de plaisir, entr'ouvrant le satin des dominos, pour laisser voir l'éclat des épaules et la blancheur des bras nus, levant le velours des loups, pour montrer la grâce du sourire et la finesse du regard.

Les portes des loges battaient, un frou-frou de soie bruissait et des formes élégantes apparaissaient, en volées de femmes, qui se dirigeaient vers le foyer, pour chercher aventure. Des plaisanteries se croisaient, des lazzis partaient, fusées de gaîté, et, aussitôt, un cercle de curieux se formait autour des adversaires, déguisant à qui mieux mieux leur voix pour échapper à la curiosité, tout en goûtant le plaisir d'attirer l'attention. De petites bandes de jeunes gens passaient, la fleur à la boutonnière, le domino traînant comme un brillant manteau. Des groupes de femmes les frôlaient et ils échangeaient de vifs propos.