Elle penchait sa tête triste, et semblait, avec sa robe foncée, être en deuil d'elle-même, de sa santé, de sa jeunesse et de sa gaieté. Le contraste était si frappant que Jacques étouffa un soupir. Le mal s'était détourné de lui, mais, comme s'il lui eût fallu une victime, il s'était abattu sur la pauvre Juliette. Et, à mesure qu'il se redressait alerte et vigoureux, elle se courbait pâle et affaiblie. La maladie dont elle souffrait était indéterminée. Depuis le jour où le docteur Davidoff était venu apporter la fatale nouvelle de la mort de Pierre, l'état de l'enfant avait été sans cesse en s'aggravant. Une langueur profonde s'était emparée d'elle, et, silencieuse, cherchant la solitude, elle paraissait heureuse de cette souffrance qui la conduisait si rapidement vers la fin de sa vie. Elle n'aimait, point qu'on lui parlât de sa santé, et quand elle se trouvait en présence de son frère et de sa mère, elle s'efforçait de secouer sa mélancolie. Mais, aussitôt qu'elle était seule, elle retombait dans sa tristesse.
En ce moment, livrée à elle-même, elle se promenait à pas lassés dans le jardin, et, au milieu de cette verdure éclatante, parmi ces fleurs, sous ce ciel bleu, sa silhouette faisait une tache noire. Jacques descendit. Sa mère était au salon. Il alla l'embrasser. Elle le regarda attentivement, et, le voyant si brillant de jeunesse, elle eut un sourire.
—Tu es rentré bien tard? dit-elle. Ce n'est guère prudent de passer la nuit, quand on finit à peine sa convalescence.
—Il y avait si longtemps que je n'étais sortit.
—Au moins t'es-tu amusé?
—Beaucoup.
—N'abuse pas, mon enfant, ne sois pas ingrat envers la Providence qui t'a rendu la santé. Ne me donne plus de sujet d'inquiétude. Je suis assez tourmentée par l'état de ta soeur.
—Est-ce qu'elle est plus souffrante?
—Non. D'ailleurs, comment le savoir? Elle ne se plaint pas, elle tâche de dissimuler son abattement. Mais elle ne peut pas me tromper, et je la vois, de jour en jour, plus accablée... Oh! si Davidoff, qui t'a si bien soigné, était encore près de nous!...
À ces mots, le jeune homme pâlit. Il lui sembla qu'il voyait apparaître le visage sardonique du médecin russe. Que pourrait Davidoff? Était-ce un second miracle qu'on allait lui demander? Jacques savait bien que la science médicale était impuissante. Il avait constaté l'inanité des moyens employés pour le guérir. Le secours sauveur qu'il avait reçu lui venait d'un monde mystérieux. Mais n'était-ce pas au prix d'un terrible sacrifice que ce secours avait été obtenu? Ne fallait-il pas, pour rafraîchir et fortifier le sang des veines, que le sang d'un autre se répandit? Et la tradition des holocaustes humains, pratiqués dans l'antiquité, sur l'autel des dieux païens, n'était-elle pas tout entière rétablie par ce dévouement d'une créature vivante, se donnant librement à la Mort, afin d'obtenir qu'elle fût clémente envers un être déjà désigné, de son doigt funèbre? Le prodige pouvait-il s'accomplir une seconde fois? Et qui se sacrifierait? Pierre l'avait fait pour lui. Qui le ferait pour Elle?