Il retournait au cercle, vers cinq heures, tous les jours, et, à minuit, quand il ne restait pas chez Clémence. Il jouait beaucoup, et eut, au début, une chance extraordinaire. La chouette à l'écarté lui rapportait de grosses sommes. Il faisait des gains de cinq cents louis, très joliment, avant dîner, et cet argent du jeu, si facile à dépenser, il le laissait couler de ses mains avec une superbe indifférence. Il se donna le plaisir de subvenir au luxe de Clémence. Une sourde jalousie le travaillait, et il voulait être, chez la belle fille, un maître incontesté. Il n'en acquit pas plus de droits, au contraire. Et, trois mois après être revenu de Nice, il entretenait la femme réputée la plus chère de Paris. Il n'avait pas su se contenter de la combler de ces cadeaux princiers, qui font la fortune des bijoutiers, et qu'il apportait à sa maîtresse, comme, à Monte-Carlo, il lui offrait un bouquet de roses et de violettes. Il prétendit jouer le rôle de Jupiter auprès de la Danaé de l'avenue Hoche. Et, à compter de ce jour, commença une vie infernale.
La grosse partie d'écarté ne suffit plus à ses besoins, et le baccara lui ouvrit un champ plus vaste. Le jeu, qui d'abord n'avait été pour lui qu'une distraction, puis un expédient, devint une passion. Il l'aima, non plus seulement pour les ressources qu'il y puisait, mais pour les émotions qu'il y éprouva. Il tailla, avec une impassibilité superbe, qui masquait des sensations dévorantes. Il fit des différences de cent mille francs, sans que le son de sa voix parût changé, sans que son visage s'altérât. Mais il bouillait intérieurement, et la trépidation de ses nerfs était d'autant plus intense qu'elle était mieux dissimulée. Lorsque, après deux heures d'alternatives de succès ou de revers, la chance se fixait définitivement de son coté, son cerveau exalté par le désir du triomphe se détendait dans une béatitude délicieuse. Il avait un instant d'ivresse sans pareille, pendant lequel il oubliait tout ce qui n'était pas le jeu.
Clémence n'avait pas tardé à constater qu'elle n'était plus seule dans le coeur de Jacques, mais elle ne prit pas ombrage de cette rivale victorieuse, à laquelle son luxe était dû. D'ailleurs, en elle, une modification sensible, et assez accoutumée, de ses sentiments se produisait. Ses habitudes de galanteries l'avaient reconquise, et la belle fringale de volupté, dont elle avait été saisie, dans sa solitude du Midi, n'avait pas résisté aux distractions de Paris. Elle avait revu ses amies, retrouvé ses relations, et, reprise dans l'engrenage des plaisirs quotidiens, elle trouvait moins de temps à consacrer à son amour.
Et puis, Jacques lui résistant avec une sombre sauvagerie, l'avait entraînée jusqu'à la passion; mais Jacques obéissant à toutes ses fantaisies, et surtout, déchéance impardonnable, l'entretenant, comme n'importe quel millionnaire, était à la veille de l'ennuyer. Du moment qu'il n'était plus le fruit défendu, il cessait d'être tentant. En cela la comédienne n'était pas plus perverse que la généralité des femmes. Et toute la responsabilité, de ce qui devait arriver, incombait à Jacques. Il avait modifié, de lui-même, les conditions de son intimité avec Clémence. Il avait méconnu cet axiome fondamental de la philosophie galante: L'amour d'une femme est en raison directe des sacrifices qu'elle s'impose pour le satisfaire. Ne la tenant plus à la chaîne par son caprice, il était tout près d'être trompé par elle. Pour Clémence, le délai, entre la désaffection et la trahison, pouvait être nul. Mais parce qu'elle le chassait de son coeur elle ne devait pas rendre à Jacques sa liberté. Il n'était pas dans sa nature de se montrer si généreuse, et, à Paris, il n'existait pas une tourmenteuse d'hommes plus implacable que cette femme lorsqu'elle n'aimait plus. Elle avait gardé Laurier plus d'un an après qu'il avait cessé de lui plaire, et c'était pendant cette infernale période que l'artiste, torturé, dégradé, avait songé à s'évader de cette vie, dont Clémence lui avait fait un bagne.
Jacques ne s'apercevait encore de rien. La belle fille, savante à tromper les hommes, le charmait par la même grâce du sourire, la même douceur des paroles, la même langueur des caresses. Déjà son plaisir était frelaté, et la fraude était tellement habile qu'il y trouvait une aussi délicieuse ivresse.
Il n'allait plus que très peu chez sa mère. La tristesse y était trop grande: il s'écartait. Sa soeur, sans que des symptômes caractéristiques de la maladie qui la minait se fussent produits, chaque jour se penchait plus pâle, plus frêle. Cependant, par un effort de son esprit, elle parvenait à affecter de la gaieté, afin de donner le change à Mme de Vignes. Mais la comédie, jouée par la fille, ne trompait pas la mère. Et les deux femmes, composant leur visage pour se faire mutuellement illusion, vivaient secrètement dans le chagrin.
Les médecins consultés avaient conclu à de l'anémie. Ils ne voyaient aucun organe atteint: ni le coeur ni la poitrine. Ils constataient néanmoins un graduel affaiblissement des forces. Il semblait que Jacques eût pris à sa soeur toute sa vigueur et lui eût donné toute sa débilité. Ce n'était pas un mince sujet d'étonnement pour ces praticiens qui soignaient, l'an passé, le frère, de voir celui-ci mener son orageuse existence, tandis que Juliette, rayonnante au dernier printemps, se courbait maintenant maladive. Et Jacques, que ces deux femmes avaient entouré de tant de soins et de tendresse, ennuyé par les doléances de sa mère, glacé par le triste sourire de sa soeur, espaçait ses visites avec un égoïsme féroce, jouissant à outrance de la vie retrouvée.
Le mois de juin était arrivé, et Clémence avait désiré, comme elle en avait l'habitude, s'installer à Deauville. Sélim Nuño, depuis des années, mettait à la disposition de la comédienne sa splendide villa. Jacques, qui voyait déjà avec ennui les visites fréquentes que le vieux financier faisait à la jeune femme, se cabra dès que celle-ci parla de son projet. Aller au bord de la mer, bon; choisir Deauville, parfait. Mais accepter l'hospitalité de Nuño? Pourquoi? A cette question Clémence répondit facilement:
—Il y a juste dix ans, mon cher, que Sélim est un ami sûr pour moi. Je lui ai dû beaucoup, autrefois, et je ne répondrais pas de ne lui point devoir encore dans l'avenir...
—Tant que je serai là, c'est bien improbable.