—Résistez-lui. Écoutez-moi. Vous avez subi, il y a quelques heures, mon influence. Subissez-la de nouveau. Prenez un chapeau, un pardessus, et suivez-moi... Nous avons le temps de partir.

Jacques eut un geste de menace:

—Non, je ne veux pas m'éloigner d'ici...

—Ce que Clémence m'a dit est donc vrai?

—Ah! ah! vous l'avez vue? Et, elle s'est plainte de moi, n'est-ce pas? La misérable! C'est elle qui est cause de tout. Oui, elle me perd, elle me tue; ce que je souffre par elle, il est impossible de le concevoir... Je ne sais pas quelle folie elle m'a jetée dans le cerveau. Comprenez-vous que je sois jaloux d'elle?... Oui, jaloux, jusqu'à la fureur, d'une fille que tout le monde a eue ou aura! A quel état moral suis-je arrivé! Ce matin nous avons échangé des paroles affreuses... Elle m'a, dans le langage des halles, mis à la porte; vous entendez, mis à la porte comme un laquais!... Et je suis resté, et je reste! Pourquoi? Parce que je ne puis me passer de cette infâme créature, que je voudrais battre et caresser à la fois. Fille abjecte et adorable, que je maudis de loin, à travers deux étages, et que je prierais, à genoux, si elle était là et si elle l'exigeait!

—Essayez de vous éloigner d'elle, pendant deux jours!...

—Non! non! C'est impossible! Je trouverais, en revenant, la place prise. Vous ne savez pas combien elle est entourée, sollicitée, tentée... Oh! elle me trompe!... J'en ai eu encore la preuve ce matin. C'est ce qui a excité ma colère... Mais elle est à moi tout de même... C'est moi qui l'ai le plus!... Je la vois, du matin au soir... Quel vide, dans mon existence, si elle disparaissait!... Non! j'ai tout sacrifié à cette femme. J'ai tout subordonné à elle... Il faut que je la garde... Ou alors c'est la fin...

Il cacha son visage entre ses mains, et resta quelques secondes silencieux, puis, avec un accent désespéré:

—Lorsque je serai à bout de ressources, elle me contraindra à partir. Je ne l'ignore pas. Elle ne fait pas crédit. J'ai été obligé de prendre des arrangements, avec mon notaire, et je vais continuer à jouer pour soutenir mon train... Oh! je n'irai pas loin, car la chance n'est pas pour moi.... Mais je m'entête et je persiste, quoique je sache parfaitement quelle sera la conclusion inévitable de tout ceci. Vous voyez qu'il n'est pas aisé de me faire de la morale, car je prends les devants et me blâme moi-même.... Abandonnez-moi, mon ami. Je ne vaux pas la peine que vous prendriez pour essayer de me sauver.