Mme Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron, Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.
—Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne? Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.
—Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous.... Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?
—A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?
—Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura personne.
—Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici. On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère. Venez-vous, mes enfants?
—Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de contrat?
A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux, mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de lumière et de joie.
Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait, n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble, cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup d'un malheur. Cependant, le chœur des mères dépitées daubait à l'envi sur le mariage de Geneviève.
—Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider, sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?