—Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....

—Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il acceptera des conseils et des remontrances....

—Surtout si je lui rends ses billets....

—Vous les aurez dans un instant.

—Alors comptez sur mon zèle.

A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de goût?

Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et, quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou fascination physique réelle, il réussissait toujours.

Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du voyage.

Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier, comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le docteur Augagne:

—Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous, mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux, il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est rangé....