—Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une échelle, nous en ferons une civière.

Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre, au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy. Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre. Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:

—Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille. Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.

Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement. Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.

Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple, courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte. Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»

C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M. Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre, conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:

—Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?

Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au docteur:

—Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!

Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme: