Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.

—Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand cœur, croyez-le bien....

—Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs. Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....

Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:

—Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils.... Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait son imprudence.

Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb. On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manœuvrer avec la sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.

Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy, pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:

—Nom de nom!

—Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?

—Le père Vernier qui s'amène.