—Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant, c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu. Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?

—Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?

—Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut résulter une maladie de cœur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau n'atteindront très probablement pas.

—Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous, l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.

—Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute autorité.

—Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans parmi ceux qui boivent....

—Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes, des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des hommes d'église, et même des médecins....

—Jamais de médecins!

—Allons donc! Vous pratiquez admirablement le sic vos non vobis.... Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier.... Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.

—Oui, à Pâques ou à la Trinité!