—Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter. Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson alcoolique sans danger?

—Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne. Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse jamais un secours à un malheureux.... Ma femme....

—C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et, là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays, marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil, nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain. L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels, depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet qu'on la vende.

Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui venait de le bouleverser.

—Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix. L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie. Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc, et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait! Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te dira que c'est toi qui as raison!

La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait, changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier augmentait, sa santé à elle déclinait.

Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison, Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention. On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret, près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita, avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à Aubervilliers pour s'aliter et mourir.

Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de ces tendresses qui emplissent le cœur d'un homme et le laissent inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu dans le travail.

Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse. Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les producteurs charentais.

Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en Extrême-Orient.