—Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.
Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:
—Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement. D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut risquer l'aventure, s'il lui plaît.
En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha vers lui et, ajouta ce commentaire:
—Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons! il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.
Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:
—Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie. Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors, auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.
—Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque. Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez, il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées avec sérénité.
—Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là une belle cure!
Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait chargé Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait, avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe mondain.