Remarquable est la bizarre affection de Hugo (et — par conséquent — de ses imitateurs) pour cette situation, assez rare en somme. Chacun des 10 drames du vieux Romantique nous la montre : en 2 (Hernani et Torquemada) elle figure, d’une façon accessoire à la XVIIe (Imprudence), fatale au héros aussi ; dans 4 (Marion Delorme, Angelo, La Esmeralda, Ruy Blas), ce fait de frapper involontairement qui l’on aime forme toute l’action et fournit les meilleurs épisodes ; et aux 4 autres (le Roi s’amuse, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, les Burgraves), elle sert, en plus, de dénouement. Il semble, en vérité, que pour Hugo le drame ait consisté en cela : être la cause involontaire, soit directe, soit indirecte, de la mort de qui l’on aime ; et dans l’ouvrage où il a accumulé le plus de coups de théâtre, dans Lucrèce Borgia, nous voyons revenir jusqu’à cinq fois la même situation : dès la 1re partie du 1er acte, Gennaro « laisse insulter sa mère inconnue » ; à la 2e partie, il « l’insulte lui-même sans la savoir sa mère » ; au IIe acte, elle « demande et obtient sans le savoir la mort de son propre fils », puis n’a plus comme ressource que de « l’exécuter elle-même », et, toujours inconnue, « est insultée encore par lui » ; au IIIe acte enfin, elle « empoisonne son fils sans le vouloir » et « inconnue, est insultée, menacée, puis tuée par lui ». Notez maintenant que Shakespeare, dont l’Opinion actuelle s’entête à confondre l’art avec celui de 1830, son opposé (ensemble d’ailleurs, elle jette pêle-mêle sous la même rubrique la Bible, les Nibelungen, l’Orientalisme des tapis turcs, l’Inde brahmanique, les Japoneries et l’Architecture Ogivale), — Shakespeare, dis-je, n’a pas une seule fois employé cette donnée XIX, tout accidentelle et sans aucun rapport avec ses fortes études de Volontés.
XXe SITUATION
Se sacrifier à l’Idéal
(Le Héros — l’Idéal — le « Créancier » ou la Partie sacrifiée)
Les quatre thèmes de l’Immolation, dont voici le premier, amènent devant nous trois cortèges : les Dieux (XXe et XXIIIe), les Proches (XXIe et XXIIIe), les Désirs (XXIIe). Des luttes qui vont se livrer, le champ ne sera plus le monde visible, mais une Ame.
Aucun de ces quatre sujets n’est plus fier que notre donnée Vingtième : tout pour l’idéal ! Que celui-ci soit (n’importe) politique ou religieux, qu’on l’appelle honneur ou piété domestique, il exige le sacrifice de tous liens : intérêt, vie, passion, — bien mieux, idéal même, sous telle autre forme voisine, pour peu qu’elle paraisse entachée du moindre encore que du plus sublime égotisme ! Telle est la loi.
A 1 — Sacrifier sa vie à sa parole : — Les Régulus de Pradon et de Métastase et la fin d’Hernani ; (Carthage et don Ruy Gomez sont les « Créanciers »). N’est-il pas étonnant qu’un plus grand nombre d’exemples ne s’offre pas aussitôt à nous ? Cette fatalité, — œuvre de la victime elle-même et dont la victoire n’est que celle du vaincu volontaire, grande comme la conception stoïcienne du monde, — n’était-elle pas digne d’illuminer la scène par ses holocaustes ? Rien n’obligeait, cependant, à choisir un héros presque trop parfait peut-être, comme Régulus, — puisqu’il n’est pas jusqu’à nos fautes qui ne paraissent courir, comme douées d’une volonté propre et trahissant la nôtre, à un suicide analogue.
2 — Sacrifier sa vie au succès des siens : — Les Femmes de chambre d’Eschyle, Protésilas d’Euripide, Thémistocle de Métastase. Ex. fragm. : partie des Iphigénies à Aulis d’Euripide et de Racine. Ex. histor. : Codrus, Curtius, la Tour d’Auvergne. — Au bonheur des siens : — Le Christ souffrant de Saint Grégoire de Nazianze.
3 — Sacrifier sa vie à la piété familiale : — Les Phéniciennes d’Eschyle, les Antigones de Sophocle, d’Euripide et d’Alfieri.
4 — Sacrifier sa vie à sa foi : — Le Prince constant de Calderon, Luther de Werner. Ex. ord. : tous les martyrs, religieux et missionnaires, savants et philosophes. Ex. roman. : L’Œuvre de Zola.
B 1 — Sacrifier, avec sa vie, son amour à sa foi : — Polyeucte. Roman (sacrifier, avec son avenir, sa famille à sa foi) : l’Évangéliste.