C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l'air— et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.

Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s'ensabler, s'enliser sous cette petite poussière d'éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville!

Aujourd'hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d'une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous?

Quoi qu'il en fût du singulier hasard, Hugues s'abandonna désormais à l'enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s'exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.

VII

Depuis les quelques mois déjà que Hugues avait rencontré Jane, rien encore n'avait altéré le mensonge où il revivait. Comme sa vie avait changé! Il n'était plus triste. Il n'avait plus cette impression de solitude dans un vide immense. Son amour d'autrefois qui semblait à jamais si loin et hors de l'atteinte, Jane le lui avait rendu; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit, dans l'eau, la lune décalquée, toute pareille. Or, jusqu'ici, nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui atténuât l'intégrité de ce reflet.

Et c'est si bien la morte qu'il continuait à honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu'il n'avait jamais cru un instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. Chaque matin, ainsi qu'au lendemain de son décès, il faisait ses dévotions—comme les stations du chemin de la croix de l'amour— devant les souvenirs conservés d'elle. Dans l'ombre silencieuse des salons, aux persiennes entr'ouvertes, parmi les meubles jamais dérangés, il allait longuement, dès son lever, s'attendrir encore devant les portraits de sa femme: là, une photographie, à l'âge où elle était jeune fille, peu de temps avant leurs fiançailles; au centre d'un panneau, un grand pastel dont la vitre miroitante tour à tour la cachait et la montrait, en une silhouette intermittente; ici, sur un guéridon, une autre photographie dans un cadre niellé, un portrait des dernières années où elle a déjà un air souffrant et de lis qui s'incline… Hugues y mettait les lèvres et les baisait comme une patène ou comme des reliquaires.

Chaque matin aussi, il contemplait le coffret de cristal où la chevelure de la morte, toujours apparente, reposait. Mais à peine s'il en levait le couvercle. Il n'aurait pas osé la prendre ni tresser ses doigts avec elle. C'était sacré, cette chevelure! c'était la chose même de la morte, qui avait échappé à la tombe pour dormir d'un meilleur sommeil dans ce cercueil de verre. Mais cela était mort quand même, puisque c'était d'un mort, et il fallait n'y jamais toucher. Il devait suffire de la regarder, de la savoir intacte, de s'assurer qu'elle était toujours présente, cette chevelure, d'où dépendait peut-être la vie de la maison.

Hugues restait ainsi de longues heures à ranimer ses souvenirs, tandis que le lustre, au-dessus de sa tête, dans le silence clos des salons, émiettait de son goupillon de cristal grelottant la bruine d'une petite plainte.

Et puis, il s'en allait chez Jane, ainsi qu'à la dernière station de son culte. Jane qui possédait, elle, la chevelure tout entière et vivante, Jane qui était comme le portrait le plus ressemblant de la morte. Un jour, même, pour se leurrer dans une identification plus spéciale, Hugues avait eu une idée bizarre qui le séduisit aussitôt: ce n'est pas seulement de menus objets, des brimborions, des portraits qu'il conservait de sa femme; il avait voulu tout garder d'elle, comme si elle n'était qu'absente. Rien n'avait été distrait, donné ou vendu. Sa chambre était toujours prête, comme pour son retour possible, rangée et pareille, avec un nouveau buis bénit chaque année. Son linge d'autrefois était complet et empilé dans les tiroirs, pleins de sachets, qui le conservaient intact dans son immobilité un peu jaunie. Les robes aussi, toutes les anciennes toilettes pendaient dans les armoires, soies et popelines vidées de gestes.