Hugues se trouva sans force, tout l'être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui: elle cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrière elle, s'approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au bout du monde.

Il n'avait pas raisonné; mais, machinalement, s'était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux rues en circuits et en méandres.

Certes, il n'avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c'est sa femme qu'il suivait, qu'il accompagnait, dans cette crépusculaire promenade et qu'il allait reconduire jusqu'à son tombeau…

Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l'inconnue ou derrière elle, sans même s'apercevoir qu'après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d'or de son cadran.

La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se dérober à cette poursuite, s'était engagée dans la rue Flamande—aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes—apparaissant plus nette et d'une silhouette mieux découpée chaque fois qu'elle passait devant la vitrine éclairée d'un magasin ou le halo répandu d'un réverbère.

Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra.

Hugues ne s'arrêta pas… Il était devenu une volonté inerte, un satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où avait-elle disparue? Par quel couloir? Par quelle porte latérale? Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure. Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans la rouge obscurité d'une loge. La retrouver! La revoir! La contempler distinctement une soirée tout entière! Il sentait sa tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et sans réfléchir à rien: ni aux allures désordonnées où il s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et pénétra dans la salle.

Son oeil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste. Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour à tour montré et dérobé! Apparitions intermittentes, comme celle de la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un bruit grinçant de portes et de banquettes.

Elle seule n'arrivait point.

Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes, il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins, savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès d'eux.