En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. La mère des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.

—Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une nouvelle composition, intitulée la Feuille de saule.

La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. Elle imitait faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent doubles,—pour l'auteur et pour le chanteur.

Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Ayant frappé les trois coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge, mais qui, se dépouillant peu à peu (selon l'expression d'un de nos voisins), arrivait aux traits et aux fioritures les plus hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante, qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du Conservatoire.


X

LE RÔTISSEUR

O jeune fille à la voix perlée! tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire; tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n'est pas carrée; et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, ou seulement dans un Café chantant!

Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier jugement.

Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs ..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La Pia, la Francesca, passent peut-être à nos côtés... L'adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.