Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'un côté par les fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres, qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine. Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit; c'est comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tête rose d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats; c'est gai ou triste à entendre, selon les heures et selon les impressions.
J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt ans. C'est un capharnaùm comme celui du docteur Faust. Une table antique à trépied aux têtes d'aigle, une console soutenue par un sphinx ailé, une commode du XVIIe siècle, une bibliothèque du XVIIIe, un lit du même temps, dont le baldaquin, à ciel ovale, est revêtu de lampas rouge (mais on n'a pu dresser ce dernier); une étagère rustique chargée de faïences et de porcelaines de Sèvres, assez endommagées la plupart; un narguilé rapporté de Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un vase de cristal; des panneaux de boiseries provenant de la démolition d'une vieille maison que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre, et couverts de peintures mythologiques exécutées par des amis aujourd'hui célèbres; deux grandes toiles dans le goût de Prudhon, représentant la Muse de l'histoire et celle de la comédie. Je me suis plu pendant quelques jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde étroite un ensemble bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et qui résume assez bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus de mon lit mes vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement reprisés, une gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la bibliothèque s'étale un vaste plan du Caire; une console de bambou, dressée à mon chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je puis disposer mes ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces humbles restes de mes années alternatives de fortune et de misère, où se rattachaient tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à part un petit tableau sur cuivre, dans le goût du Corrége, représentant Vénus et l'Amour, des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une flèche que j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du Valais, dont j'avais fait partie dans ma jeunesse; les armes étaient vendues depuis les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu près tout ce que j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas bizarre de la science de tous les temps, histoire, voyages, religions, cabale, astrologie, à réjouir les ombres de Pic de la Mirandole, du sage Meursius et de Nicolas de Cusa,—la tour de Babel en deux cents volumes,—on m'avait laissé tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un sage; tâchons qu'il y ait aussi de quoi rendre sage un fou.
Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes notes et de mes correspondances intimes ou publiques, obscures ou illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays lointains que j'ai parcourus. Dans des rouleaux mieux enveloppés que les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de Stamboul. O bonheur! ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de mon seul amour... Relisons... Bien des lettres manquent, bien d'autres sont déchirées ou raturées.
(Les amis de Gérard de Nerval ont été assez heureux pour retrouver dans ses papiers des fragments de ces lettres. Les éditeurs les publient tels qu'ils leurs ont été remis, sans prétendre les coordonner, les lier entre eux, leur donner la suite et l'enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui.)
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LETTRE III
Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si distraite, si affairée; non pas tout à fait indifférente peut-être, mais bien cruellement raisonnable, et raisonnant si bien! O femme! femme! L'artiste sera toujours en vous plus forte que l'amante. Mais je vous aime aussi comme artiste. Il y a dans votre talent une partie de la magie qui m'a charmé. Marchez donc d'un pas ferme vers cette gloire que j'oublie; et, s'il faut une voix pour vous crier courage, s'il faut un bras pour vous soutenir, s'il faut un corps où votre pied s'appuie pour monter plus haut, vous savez...
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LETTRE IV
J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si bonne, que je ne puis que plaindre mon sort; mais, si je vous croyais ainsi qu'autrefois coquette et perfide, oh! je dirais comme Figaro: «Votre esprit se joue du mien.» Cette pensée que l'on peut trouver du ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh! non, vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du cœur, et vous savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion.