LETTRE XIII

Vous êtes bien la plus étrange personne du monde, et je serais indigne de vous admirer, si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.

Oui, je vous aime ainsi bien plus que je ne vous admire, et je serais fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien, il fallait une lutte pénible et compliquée. A cette passion infatigable, il fallait une résistance inouïe; à ces ruses, à ces travaux, à cette sourde et constante activité qui ne néglige aucun moyen, qui ne repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple comme un amour italien, il fallait toutes les ressources, toutes les finesses de la femme, tout ce qu'une tête intelligente peut rassembler de force contre un cœur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute, et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et l'épreuve moins dangereuse.

Toutefois, ne craignez rien; je suis encore mal remis du coup qu'il m'a frappé, et il me faut du temps pour ...

LETTRE XV

Nous avons maintenant à nous garder d'une chose, c'est de cet abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort surhumain. Pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point lumineux dans l'existence, qui ne tarde pas à pâlir et à s'éteindre. Mais, pour le cœur profondément épris, l'excès d'émotion contracte pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la convulsion est profonde, et la tête se courbe en frémissant comme sons le souffle d'un Dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures! et comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise en notre âme? Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui est entre nous a quelque chose d'impérissable et de divin.

*

Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je continuais mon rêve, et, quoique debout, je me croyais enfermé dans une sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles et je vis qu'il était octogone. Un divan régnait autour des murs, et il me semblait que ces derniers étaient formés d'une glace épaisse, au delà de laquelle je voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. Un paysage éclairé par la rue m'apparaissait au travers des treillages de la porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbres et des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. Peu à peu un jour bleuâtre pénétra dans le kiosque et y fit apparaître des images bizarres. Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où l'histoire universelle était écrite en traits de sang. Le corps d'une femme gigantesque était peint en face de moi; seulement, ses diverses parties étaient tranchées comme par le sabre; d'autres femmes de races diverses et dont les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, depuis les impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes. C'était l'histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur tel ou tel point pour voir s'y dessiner une représentation tragique.

—Voilà, me disais-je, ce qu'a produit la puissance déférée aux hommes. Ils ont peu à peu détruit et tranché en mille morceaux le type éternel de la beauté, si bien que les races perdent de plus en plus en force et perfection ...