N'y pensons plus. Ce Caire-là gît sous la cendre et la poussière; l'esprit et les progrès modernes en ont triomphé comme la mort. Encore quelques mois, des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse et muette qui croule en paix sur les pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît, c'est le quartier des Francs, la ville des Italiens, des Provençaux et des Maltais, l'entrepôt futur de l'Inde anglaise. L'Orient d'autrefois achève d'user ses vieux costumes, ses vieux palais, ses vieilles mœurs, mais il est dans son dernier jour; il peut dire comme un de ses sultans: «Le sort a décoché sa flèche: c'est fait de moi, je suis passé!» Ce que le désert protège encore, en l'enfouissant peu à peu dans ses sables, c'est, hors des murs du Caire, la ville des tombeaux, la vallée des califes, qui semble, comme Herculanum, avoir abrité des générations disparues, et dont les palais, les arcades et les colonnes, les marbres précieux, les intérieurs peints et dorés, les enceintes, les dômes et les minarets, multipliés avec folie, n'ont jamais servi qu'à recouvrir des cercueils. Ce culte de la mort est un trait éternel du caractère de l'Égypte; il sert du moins à protéger et à transmettre au monde l'éblouissante histoire de son passé.
V
LA CANGE
I—PRÉPARATIFS DE NAVIGATION
La cange qui m'emportait vers Damiette contenait tout le ménage que j'avais amassé au Caire pendant huit mois de séjour, savoir: l'esclave au teint doré vendue par Abd-el-Kérim; le coffre vert qui renfermait les effets que ce dernier lui avait laissés; un autre coffre garni de ceux que j'y avais ajoutés moi-même; un autre encore contenant mes habits de Franc, dernier en cas de mauvaise fortune, comme ce vêtement de pâtre qu'un empereur avait conservé pour se rappeler sa condition première; puis tous les ustensiles et objets mobiliers dont il avait fallu garnir mon domicile du quartier cophte, lesquels consistaient en gargoulettes et bardaques propres à rafraîchir l'eau, pipes et narghilés, matelas de coton et cages (cafas) en bâtons de palmier servant tour à tour de divan, de lit et de table, et qui avaient de plus pour le voyage l'avantage de pouvoir contenir les volatiles divers de la basse-cour et du colombier.
Avant de partir, j'étais allé prendre congé de madame Bonhomme, cette blonde et charmante providence du voyageur.
—Hélas! disais-je, je ne verrai plus de longtemps que des visages de couleur; je vais braver la peste qui règne dans le delta d'Égypte, les orages du golfe de Syrie qu'il faudra traverser sur de frêles barques; sa vue sera pour moi le dernier sourire de la patrie!