—Vous pouvez choisir; on n'est pas obligé d'indiquer sa nation. Tous ces messieurs prennent ordinairement un pavillon anglais; de cette manière, on a plus de sécurité.
—Oh! madame, lui dis-je, je ne suis pas de ces messieurs-là.
—Je l'avais bien pensé, me dit-elle avec un sourire.
J'aime à croire que ce ne seraient pas des gens du monde de Paris qui promèneraient les couleurs anglaises sur ce vieux Nil, où s'est reflété le drapeau de la République. Les légitimistes en pèlerinage vers Jérusalem choisissent, il est vrai, le pavillon de Sardaigne. Cela, par exemple, n'a pas d'inconvénient.
II—UNE FÊTE DE FAMILLE
Nous partons du port de Boulaq; le palais d'un bey mamelouk, devenu aujourd'hui l'École polytechnique, la mosquée blanche qui l'avoisine, les étalages des potiers qui exposent sur la grève ces bardaques de terre poreuse fabriquées à Thèbes qu'apporte la navigation du haut Nil, les chantiers de construction qui bordent encore assez loin la rive droite du fleuve, tout cela disparaît en quelques minutes. Nous courons une bordée vers une île d'alluvion située entre oulaq et Embabeh, dont la rive sablonneuse reçoit bientôt le choc de notre proue; les deux voiles latines de la cange frissonnent sans prendre le vent.
—Battal! Battal! s'écrie le reïs.
C'est-à-dire: «Mauvais! mauvais!»
Il s'agissait probablement du vent. En effet, la vague rougeâtre, frisée par un souffle contraire, nous jetait au visage son écume, et le remous prenait des teintes ardoisées en peignant les reflets du ciel.