Je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en écoutant ce vieillard répéter le vieux chant des Égyptiens en l'honneur de celui qu'ils appelaient le sultan Kébir. Je le pressai de le chanter tout entier; mais sa mémoire n'en avait retenu que peu de vers.
«Tu nous as fait soupirer par ton absence, ô général qui prends le café avec du sucre! ô général charmant dont les joues sont si agréables, toi dont le glaive a frappé les Turcs! salut à toi!
»O toi dont la chevelure est si belle! depuis le jour où tu entras au Caire, cette ville a brillé d'une lueur semblable à celle d'une lampe de cristal; salut à toi!»
Cependant le reïs, indifférent à ces souvenirs, était allé du côté des enfants, et l'on semblait préparer tout pour une cérémonie nouvelle.
En effet, les enfants ne tardèrent pas à se ranger sur deux lignes, et les autres personnes réunies dans la maison se levèrent; car il s'agissait de promener dans le village l'enfant qui, la veille déjà, avait été promené au Caire. On amena un cheval richement harnaché, et le petit bonhomme, qui pouvait avoir sept ans, couvert d'habits et d'ornements de femmes (le tout emprunté probablement), fut hissé sur la selle, où deux de ses parents le maintenaient de chaque côté. Il était fier comme un empereur, et tenait, selon l'usage, un mouchoir sur sa bouche. Je n'osais le regarder trop attentivement, sachant que les Orientaux craignent en ce cas le mauvais œil; mais je pris garde à tous les détails du cortège, que je n'avais jamais pu si bien distinguer au Caire, où ces processions des mutahirs diffèrent à peine de celles des mariages.
Il n'y avait pas à celle-là de bouffons nus, simulant des combats avec des lances et des boucliers; mais quelques Nubiens, montés sur des échasses, se poursuivaient avec de longs bâtons: ceci était pour attirer la foule; ensuite les musiciens ouvraient la marche; puis les enfants, vêtus de leurs plus beaux costumes et guidés par cinq ou six faquirs ou santons, qui chantaient des moals religieux; puis l'enfant à cheval, entouré de ses parents, et enfin les femmes de la famille, au milieu desquelles marchaient les danseuses non voilées, qui, à chaque halte, recommençaient leurs trépignements voluptueux. On n'avait oublié ni les porteurs de cassolettes parfumées, ni les enfants qui secouent les kumkum, flacons d'eau de rose dont on asperge les spectateurs; mais le personnage le plus important du cortége était sans nul doute le barbier, tenant en main l'instrument mystérieux (dont le pauvre enfant devait plus tard faire l'épreuve), tandis que son aide agitait au bout d'une lance une sorte d'enseigne chargée des attributs de son métier. Devant le mutahir était un de ses camarades, portant, attachée à son col, la tablette à écrire, décorée par le maître d'école de chefs-d'œuvre calligraphiques. Derrière le cheval, une femme jetait continuellement du sel pour conjurer les mauvais esprits. La marche était fermée par les femmes gagées, qui servent de pleureuses aux enterrements et qui accompagnent les cérémonies de mariage et de circoncision avec le même olouloulou: dont la tradition se perd dans la plus haute antiquité.
Pendant que le cortége parcourait les rues peu nombreuses du petit village de Choubrah, j'étais resté avec le grand-père du mutahir, ayant eu toutes les peines du monde à empêcher l'esclave de suivre les autres femmes. Il avait fallu employer le mafisch, tout-puissant chez les Égyptiens, pour lui interdire ce qu'elle regardait comme un devoir de politesse et de religion. Les nègres préparaient des tables et décoraient la salle de feuillages. Pendant ce temps, je cherchais à tirer du vieillard quelques éclairs de souvenirs en faisant résonner à ses oreilles, avec le peu que je savais d'arabe, les noms glorieux de Kléber et de Menou. Il ne se souvenait que du colonel Barthélémy, l'ancien chef de la police du Caire, qui a laissé de grands souvenirs dans le peuple, à cause de sa grande taille et du magnifique costume qu'il portait. Barthélémy a inspiré des chants d'amour dont les femmes n'ont pas seules gardé la mémoire:
«Mon bien-aimé est coiffé d'un chapeau brodé;—des nœuds et des rosettes ornent sa ceinture.
»J'ai voulu l'embrasser, il m'a dit: Aspetta (attends)! Oh! qu'il est doux, son langage italien!—Dieu garde celui dont les yeux sont des yeux de gazelle!
»Que tu es donc beau, Fart-el-Roumy (Barthélémy), quand tu proclames la paix publique avec un firman à la main!»