«Yélir, yélir, Istamboldan!»
Je craignais d'avoir eu tort de refuser sa demande, et je voulus rentrer en conversation avec lui en l'interrogeant sur le sens de ce qu'il chantait.
—C'est, me dit il, une chanson qu'on a faite à l'époque du massacre des janissaires. J'ai été bercé avec cette chanson.
—Comment! disais-je en moi-même, ces douces paroles, cet air langoureux renferment des idées de mort et de carnage! Ceci nous éloigne un peu de l'églogue.
La chanson voulait dire, à peu près:
«Il vient de Stamboul, le firman (celui qui annonçait la destruction des janissaires)!—Un vaisseau l'apporte,—Ali-Osman l'attend;—un vaisseau arrive,—mais le firman ne vient pas;—tout le peuple est dans l'incertitude.—Un second vaisseau arrive; voilà enfin celui qu'attendait Ali-Osman.—Tous les musulmans révèlent leurs habits brodés—et s'en vont se divertir dans la campagne,—car il est certainement arrivé cette fois, le firman!»
A quoi bon vouloir tout approfondir? J'aurais mieux aimé ignorer désormais le sens de ces paroles. Au lieu d'un chant de pâtre, ou du rêve d'un voyageur qui pense à Stamboul, je n'avais plus dans la mémoire qu'une sotte chanson politique.
—Je ne demande pas mieux, dis-je tout bas au jeune homme, que de vous laisser entrer dans la djerme; mais votre chanson aura peut-être contrarié le janissaire, quoiqu'il ait eu l'air de ne pas la comprendre....
—Lui, un janissaire? me dit-il. Il n'y en a plus dans tout l'empire; les consuls donnent encore ce nom, par habitude, à leurs cavas;— mais lui n'est qu'un Albanais, comme, moi, je suis un Arménien. Il m'en veut, parce que, étant à Damiette, je me suis offert à conduire des étrangers pour visiter la ville; à présent, je vais à Beyrouth.