—Κοκόνιτζα! Κοκόνιτζα!
Et, sur ma répugnance à pénétrer dans la maison, elle me fit signe de rester seulement à l'endroit où j'étais.
Elle s'éloigna de quelques pas et se mit comme à l'affût derrière une haie de cactus qui bordait un sentier conduisant à la ville. Des filles de la campagne passaient de temps en temps, portant de grands vases de cuivre sur la hanche quand ils étaient vides, sur la tête quand il étaient pleins. Elles allaient à une fontaine située près de là, ou en revenaient. J'ai su depuis que c'était l'unique fontaine de l'île. Tout à coup la vieille se mit à siffler, l'une des paysannes s'arrêta et passa précipitamment par une des ouvertures de la haie. Je compris tout de suite la signification du mot Κοκόνιτζα! Il s'agissait d'une sorte de chasse aux jeunes filles. La vieille sifflait ... le même air sans doute que siffla le vieux serpent sous l'arbre du mal ... et une pauvre paysanne venait de se faire prendre à l'appeau.
Dans les îles grecques, toutes les femmes qui sortent sont voilées comme si l'on était en pays turc. J'avouerai que je n'étais pas fâché, pour un jour que je passais en Grèce, de voir au moins un visage de femme. Et pourtant, cette simple curiosité de voyageur n'était-elle pas déjà une sorte d'adhésion au manège de l'affreuse vieille? La jeune femme paraissait tremblante et incertaine; peut être était-ce la première fois qu'elle cédait à la tentation embusquée derrière cette haie fatale! La vieille leva le pauvre voile bleu de la paysanne. Je vis une figure pâle, régulière, avec des yeux assez sauvages; deux grosses tresses de cheveux noirs entouraient la tête comme un turban. Il n'y avait rien là du charme dangereux de l'antique hétaïre; de plus, la paysanne se tournait à chaque instant avec inquiétude du côté de la campagne en disant:
—Ὦ ἀνδρός μου! ὦ ἀνδρός μου! (Mon mari! mon mari!)
La misère, plus que l'amour, apparaissait dans toute son attitude. J'avoue que j'eus peu de mérite à résister à la séduction. Je lui pris la main, où je mis deux ou trois drachmes, et je lui fis signe qu'elle pouvait redescendre dans le sentier.
Elle parut hésiter un instant; puis, portant la main à ses cheveux, elle tira d'entre les nattes tordues autour de sa tête, une de ces amulettes que portent tontes les femmes des pays orientaux, et me la donna en disant un mot que je ne pus comprendre.
C'était un petit fragment de vase on de lampe antique, qu'elle avait sans doute ramassé dans les champs, entortillé dans un morceau de papier rouge, et sur lequel j'ai cru distinguer une petite figure de génie monté sur un char ailé entre deux serpents. Au reste, le relief est tellement fruste, qu'on peut y voir tout ce que l'on veut.... Espérons que cela me portera bonheur dans mon voyage.
Triste spectacle, en somme, que celui de cette corruption des pays orientaux où un faux esprit de morale a supprimé la courtisane joyeuse et insouciante des poëtes et des philosophes.—Ici, c'est la passion de Corydon qui succède à celle d'Alcibiade;—là, c'est le sexe entier qu'on déprave pour éviter un moindre mal peut-être; la tache s'élargit sans s'effacer; la misère réalise un gain furtif qui la corrompt sans l'enrichir. Ce n'est plus même la pâle image de l'amour, ce n'en est que le spectre fatal et douloureux.—On va voir jusqu'où s'étend le préjugé social si maladroit et si impuissant à la fois. Les Grecs aiment le théâtre comme jadis; on trouve des salles de spectacle dans les plus petites villes. Seulement, tous les rôles de femmes sont joués par des hommes.
En redescendant au port, j'ai vu des affiches qui portaient le titre d'une tragédie de Marco Bodjari, par Aleko Soudzo, suivie d'un ballet, le tout imprimé en italien pour la commodité des étrangers. Après avoir dîné à l'hôtel d'Angleterre, dans une grande salle ornée d'un papier peint à personnages, je me suis fait conduire au Casino, où avait lieu la représentation. On déposait, avant d'entrer, les longues chibonques de cerisier à une sorte de bureau des pipes: les gens du pays ne fument plus au théâtre pour ne pas incommoder les touristes anglais qui louent les plus belles loges. Il n'y avait guère que des hommes, sauf quelques femmes étrangères à la localité. J'attendais avec impatience le lever du rideau pour juger de la déclamation. La pièce a commencé par une scène d'exposition entre Bodjari et un Palikare, son confident. Leur débit emphatique et guttural m'eût dérobé le sens des vers, quand même j'aurais été assez savant pour les comprendre; de plus, les Grecs prononcent l'êta comme un i, le thêta comme un th anglais, le bêta comme un v, l'upsilon comme un y, ainsi de suite. Il est probable que c'était là la prononciation antique, mais l'Université nous enseigne autrement.