Je lui demandai si elle se trouvait bien dans cette maison. Elle se jeta au cou de sa maîtresse en disant que c'était sa mère.
—Elle est bien bonne, me dit madame Carlès avec son accent provençal, mais elle ne veut rien faire; elle apprend bien quelques mots avec les petites, c'est tout. Si l'on veut la faire écrire ou lui apprendre à coudre, elle ne veut pas. Moi, je lui ai dit: «Je ne peux pas te punir; quand ton maître reviendra, il verra ce qu'il voudra faire.»
Ce que m'apprenait là madame Carlès me contrariait vivement; j'avais cru résoudre la question de l'avenir de cette fille en lui faisant apprendre ce qu'il fallait pour qu'elle trouvât plus tard à se placer et à vivre par elle-même; j'étais dans la position d'un père de famille qui voit ses projets renversés par le mauvais vouloir ou la paresse de son enfant. D'un autre côté, peut-être mes droits n'étaient-ils pas aussi bien fondés que ceux d'un père. Je pris l'air le plus sévère que je pus, et j'eus avec l'esclave l'entretien suivant, favorisé par l'intermédiaire de la maîtresse:
—Et pourquoi ne veux tu pas apprendre à coudre?
—Parce que, dès qu'on me verrait travailler comme une servante, on ferait de moi une servante.
—Les femmes des chrétiens, qui sont libres, travaillent sans être des servantes.
—Eh bien, je n'épouserai pas un chrétien, dit l'esclave; chez nous, le mari doit donner une servante à sa femme.
J'allais lui répondre qu'étant esclave, elle était moins qu'une servante; mais je me rappelai la distinction qu'elle avait établie déjà entre sa position de cadine et celle des odaleuk, destinées aux travaux.
—Pourquoi, repris-je, ne veux-tu pas non plus apprendre à écrire? On te montrerait ensuite à chanter et à danser; ce n'est plus là le travail d'une servante.