Du pied de la tour de Galata,—ayant devant moi tout le panorama de Constantinople, de son Bosphore et de ses mers,—je tourne encore une fois mes regards vers l'Égypte, depuis longtemps disparue!
Au delà de l'horizon paisible qui m'entoure, sur cette terre d'Europe, musulmane, il est vrai, mais rappelant déjà la patrie, je sens toujours l'éblouissement de ce mirage lointain qui flamboie et poudroie dans mon souvenir ... comme l'image du soleil qu'on a regardé fixement poursuit longtemps l'œil fatigué qui s'est replongé dans l'ombre.
Ce qui m'entoure ajoute à cette impression: un cimetière turc, à l'ombre des murs de Galata la Génoise. Derrière moi, une boutique de barbier arménien qui sert en même temps de café; d'énormes chiens jaunes et rouges couchés au soleil dans l'herbe, couverts de plaies et de cicatrices résultant de leurs combats nocturnes. A ma gauche, un vénérable santon, coiffé de son bonnet de feutre, dormant de ce sommeil bienheureux qui est pour lui l'anticipation du paradis. En bas, c'est Tophana avec sa mosquée, sa fontaine et ses batteries de canon commandant l'entrée du détroit. De temps en temps, j'entends des psaumes de la liturgie grecque chantés sur un ton nasillard, et je vois passer sur la chaussée qui mène à Péra de longs cortèges funèbres conduits par des popes, qui portent au front des couronnes de forme impériale. Avec leur longue barbe, leur robe de soie semée de clinquant et leurs ornements de fausse orfèvrerie, ils semblent les fantômes des souverains du Bas-Empire.
Tout cela n'a rien de bien gai pour le moment. Rentrons dans le passé. Ce que je regrette aujourd'hui de l'Égypte, ce ne sont pas les oignons monstrueux dont les Hébreux pleuraient l'absence sur la terre de Chanaan. C'est un ami, c'est une femme,—l'un séparé de moi seulement par la tombe, l'autre à jamais perdue.
Mais pourquoi réunirais-je ici deux noms qui ne peuvent se rencontrer que dans mon souvenir, et pour des impressions toutes personnelles! C'est en arrivant à Constantinople que j'ai reçu la nouvelle de la mort du consul général de France, dont je t'ai parlé déjà et qui m'avait si bien accueilli au Caire. C'était un homme connu de toute l'Europe savante, un diplomate et un érudit, ce qui se voit rarement ensemble. Il avait cru devoir prendre au sérieux un de ces postes consulaires qui, généralement, n'obligent personne à acquérir des connaissances spéciales.
En effet, selon les lois ordinaires de l'avancement diplomatique, un consul d'Alexandrie se trouve promu d'un jour à l'autre à la position de ministre plénipotentiaire au Brésil; un chargé d'affaires de Canton devient consul général à Hambourg. Où est la nécessité d'apprendre la langue, d'étudier les mœurs d'un pays, d'y nouer des relations, de s'informer des débouchés qu'y pourrait trouver notre commerce? Tout au plus pense-t-on à se préoccuper de la situation, du climat et des agréments de la résidence qu'on sollicite comme supérieure à celle qu'on occupe déjà.
Le consul, au moment où je l'ai rencontré au Caire, ne songeait qu'à des recherches d'antiquités égyptiennes. Un jour qu'il me parlait d'hypogées et de pyramides, je lui dis:
—Il ne faut pas tant s'occuper des tombeaux?... Est-ce que vous sollicitez un consulat dans l'autre monde?
Je ne croyais guère, en ce moment-là, dire quelque chose de cruel.
—Ne vous apercevez-vous pas, me répondit-il, de l'état où je suis?... Je respire à peine. Cependant je voudrais bien voir les pyramides. C'est pour cela que je suis venu au Caire. Ma résidence à Alexandrie, au bord de la mer, était moins dangereuse...; mais l'air qui nous entoure ici, imprégné de cendre et de poussière, me sera mortel.