Nous nous arrêtâmes bientôt au port San-Nicolo, à la pointe orientale de l'île, vis-à-vis du cap Saint-Ange, qu'on apercevait à quatre lieues en mer. Le peu de durée de notre séjour n'a permis à personne de visiter Capsali, la capitale de l'île; mais on apercevait au midi le rocher qui domine la ville, et d'où l'on peut découvrir toute la surface de Cérigo, ainsi qu'une partie de la Morée, et les côtes mêmes de Candie quand le temps est pur. C'est sur cette hauteur, couronnée aujourd'hui d'un château militaire, que s'élevait le temple de Vénus Céleste. La déesse était vêtue en guerrière, armée d'un javelot, et semblait dominer la mer et garder les destins de l'archipel grec connue ces figures cabalistiques des contes arabes, qu'il faut abattre pour détruire le charme attaché à leur présence. Les Romains, issus de Vénus par leur aïeul Énée, purent seuls enlever de ce rocher superbe sa statue de bois de myrte, dont les contours puissants, drapés de voiles symboliques, rappelaient l'art primitif des Pélasges. C'était bien la grande déesse génératrice, Aphrodite Mélænia ou la Noire, portant sur la tête le polos hiératique, ayant les fers aux pieds, comme enchaînée par force aux destins de la Grèce, qui avait vaincu sa chère Troie.... Les Romains la transportèrent au Capitole, et bientôt la Grèce, étrange retour des destinées! appartint aux descendants régénérés des vaincus d'Ilion.

Qui cependant reconnaîtrait, dans la statue cosmogonique que nous venons de décrire, la Vénus frivole des poëtes, la mère des Amours, l'épouse légère du boiteux Vulcain?

On l'appelait la prévoyante, la victorieuse, la dominatrice des mers,—Euplœa, Pontia;—Apostrophia, qui détourne des passions criminelles; et encore, l'aînée des Parques, sombre idéalisation. Aux deux cotés de l'idole peinte et dorée, se tenaient les deux amours Éros et Antéros, consacrant à leur mère des pavots et des grenades. Le symbole qui la distinguait des autres déesses était le croissant surmonté d'une étoile à huit rayons; ce signe, brodé sur la pourpre, règne encore sur l'Orient, mais c'est bien chez ceux qui l'arborent que Vénus a toujours le voile sur la tête et les chaînes aux pieds.

Voilà quelle était l'austère déesse adorée à Sparte, à Corinthe et dans une partie de Cythère aux âpres rochers; celle-là était bien la fille des mères fécondées par le sang divin d'Uranus, et se dégageant froide encore des flancs engourdis de la nature et du chaos.

L'autre Vénus—car beaucoup de poëtes et de philosophes, particulièrement Platon, reconnaissaient deux Vénus différentes—était la fille de Jupiter et de Dionée; on l'appelait Vénus Populaire, et elle avait, dans une autre partie de l'île de Cythère, des autels et des sectateurs tout différents de ceux de Vénus Uranie. Les poëtes ont pu s'occuper librement de celle-là, qui n'était point, comme l'autre, protégée par les lois, d'une théogonie sévère, et ils lui prêtèrent toutes leurs fantaisies galantes, qui nous ont transmis une très-fausse image du culte sérieux des païens. Que dirait-on dans l'avenir des mystères du catholicisme, si l'on était réduit à les juger au travers des interprétations ironiques de Voltaire ou de Parny? Lucien, Ovide, Apulée, appartiennent à des époques non moins sceptiques, et ont seuls influé sur nos esprits superficiels, peu curieux d'étudier les vieux poëmes cosmogoniques dérivés des sources chaldéennes ou syriaques.


II—LA MESSE DE VÉNUS

L'Hypnérotomachie nous donne quelques détails curieux sur le culte de la Vénus Céleste dans l'île de Cythère, et, sans admettre comme une autorité ce livre où l'imagination a coloré bien des pages, on peut y rencontrer souvent le résultat d'études ou d'impressions fidèles.

Deux amants, Polyphile et Polia, se préparent au pèlerinage de Cythère.