XIII—LA JAVANAISE

Ab-el-Kérim nous avait quittés un instant pour répondre aux acheteurs turcs; il revint à moi, et me dit qu'on était en train de faire habiller les Abyssiniennes qu'il voulait montrer.

-Elles sont, dit-il, dans mon harem et traitées tout à fait comme les personnes de ma famille; mes femmes les font manger avec elles. En attendant, si vous voulez en voir de très-jeunes, on va en amener.

On ouvrit une porte, et une douzaine de petites filles cuivrées se précipitèrent dans la cour comme des enfants en récréation. On les laissa jouer sous la cage de l'escalier avec les canards et les pintades, qui se baignaient dans la vasque d'une fontaine sculptée, reste de la splendeur évanouie de l'okel.

Je contemplais ces jeunes filles aux yeux si grands et si noirs, vêtues comme de petites sultanes, sans doute arrachées à leurs mères pour satisfaire la débauche des riches habitants de la ville. Abdallah me dit que plusieurs d'entre elles n'appartenaient pas au marchand, et étaient mises en vente pour le compte de leurs parents, qui faisaient exprès le voyage du Caire, et croyaient préparer ainsi à leurs enfants la condition la plus heureuse.

—Sachez, du reste, ajouta t-il, qu'elles sont plus chères que les femmes nubiles.

Queste fanciulle sono cucite[1] dit Abd-el-Kérim dans son italien corrompu.

—Oh! l'on peut être tranquille et acheter avec confiance, observa Abdallah d'un ton de connaisseur, les parents ont tout prévu.

—Eh bien, me disais-je en moi-même, je laisserai ces enfants à d'autres; le musulman, qui vit selon sa loi, peut en toute conscience répondre à Dieu du sort de ces pauvres petites âmes; mais, moi, si j'achète une esclave, c'est avec la pensée qu'elle sera libre, même de me quitter.