J'appelai le chevrier, garçon de quinze ans, au teint hâlé, aux yeux énormes, ayant, du reste, le gros nez et la lèvre épaisse des têtes de sphinx, un type égyptien des plus purs. Il entra dans la cour avec ses bêtes, et se mit à en traire une dans un vase de faïence neuve que je fis voir à l'esclave avant qu'il s'en servît. Celle-ci répéta aioua, et, du haut de la galerie, elle regarda, bien que voilée, le manége du chevrier.

Tout cela était simple comme l'idylle, et je trouvai très-naturel qu'elle lui adressât ces deux mots: Talé bouckra; je compris qu'elle l'engageait sans doute à revenir le lendemain. Quand la tasse fut pleine, le chevrier me regarda d'un air sauvage en criant:

-At foulouz!

J'avais assez cultivé les âniers pour savoir que cela voulait dire: «Donne de l'argent.» Quand je l'eus payé, il cria encore: Bakchis! autre expression favorite de l'Égyptien, qui réclame à tout propos le pourboire. Je lui répondis: Talé bouckra! comme avait dit l'esclave. Il s'éloigna satisfait. Voilà comme on apprend les langues peu à peu.

Elle se contenta de boire son lait sans y vouloir mettre de pain; toutefois, ce léger repas me rassura un peu; je craignais qu'elle ne fût de cette race javanaise qui se nourrit d'une sorte de terre grasse qu'on n'aurait peut-être pas pu se procurer au Caire. Ensuite j'envoyai chercher des ânes et je fis signe à l'esclave de prendre son vêtement de dessus (milayeh). Elle regarda avec un certain dédain ce tissu de coton quadrillé, qui est pourtant fort bien porté au Caire, et me dit:

An' aouss habbarah!

Comme on s'instruit! Je compris qu'elle espérait porter de la soie au lieu de coton, le vêtement des grandes dames au lieu de celui des simples bourgeoises, et je lui dis: Lah! lah! en secouant la tête à la manière des Égyptiens.


V—L'AIMABLE INTERPRÈTE