Il s'agissait de quitter la plate-forme et de pénétrer dans la pyramide, dont l'entrée se trouve à un tiers environ de sa hauteur. On nous fit descendre cent trente marches par un procédé inverse à celui qui nous les avait fait gravir. Deux des quatre Arabes nous suspendaient par les épaules du haut de chaque assise, et nous livraient aux bras étendus de leurs compagnons. Il y a quelque chose d'assez dangereux dans cette descente, et plus d'un voyageur s'y est rompu le crâne ou les membres. Cependant, nous arrivâmes sans accident à l'entrée de la pyramide.
C'est une sorte de grotte aux parois de marbre, à la voûte triangulaire, surmontée d'une large pierre qui constate, au moyen d'une inscription française, l'ancienne arrivée de nos soldats dans ce monument: c'est la carte de visite de l'armée d'Égypte, sculptée sur un bloc de marbre de seize pieds de largeur. Pendant que je lisais avec respect, l'officier prussien me fit observer une autre légende marquée plus bas en hiéroglyphes, et, chose étrange, tout fraîchement gravée.
—On a eu tort, lui dis-je de nettoyer et de rafraîchir cette inscription....
—Mais vous ne comprenez donc pas? répondit-il.
—J'ai fait vœu de ne pas comprendre les hiéroglyphes.... J'en ai trop lu d'explications. J'ai commencé par Sanchoniathon; j'ai continué par l'Œdipus Ægyptiacus du père Kircher, et j'ai fini par la grammaire de Champollion, après avoir lu les observations de Warlurtau et du baron de Pauw. Ce qui m'a désenchanté de ces opinions, c'est une brochure de l'abbé Affre—lequel n'était pas encore archevêque de Paris,—et qui a prétendu, après avoir discuté le sens de l'inscription de Rosette, que les savants de l'Europe s'étaient entendus pour une explication fictive des hiéroglyphes, afin de pouvoir établir dans toute l'Europe des chaires de langue hiéroglyphique rétribuables d'ordinaire par un traitement de six mille francs.
—Ou de quinze cents thalers, ajouta judicieusement l'officier prussien...; c'est à peu près la somme correspondante chez nous. Mais ne plaisantons pas là-dessus: vous avez la grammaire; nous avons, nous, l'alphabet, et je vais vous lire cette inscription aussi facilement qu'un écolier lit le grec quand il en connaît les lettres, sauf à hésiter davantage devant le sens des mots.
L'officier savait vraiment le sens de ces hiéroglyphes modernes inscrits d'après le système de la grammaire de Champollion; il se mit à lire, en suivit à mesure les syllabes sur son carnet et me dit:
—Cela signifie que l'expédition scientifique envoyée par le roi de Prusse et dirigée par Lepsius, a visité les pyramides de Gizèh, et espère résoudre avec le même bonheur les autres difficultés de sa mission.
Je me repentis aussitôt de mon scepticisme hiéroglyphique, en pensant aux fatigues et aux dangers que bravaient ces savants qui exploraient, à ce moment-là même, les ruines du Labyrinthe.