Cette pensée était d'autant plus judicieuse, que Soliman en était déjà aux réflexions, et trouvait ses ministres à la fois moins subtils et plus despotes que ceux de la reine. La confiance de Ben-Daoud était ébranlée; il avait, depuis quelques jours, des secrets pour Sadoc, et ne le consultait plus. Le fâcheux, dans les pays où la religion est subordonnée aux prêtres et personnifiée en eux, c'est que, du jour où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi s'écroule avec lui, et Dieu même s'éclipse avec son orgueilleux et funeste soutien.
Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s'était maintenu sans peine, ayant le bonheur de n'avoir que peu d'idées. Étendant l'interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse pour la forme; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité.... Et penser qu'une jeune fille de l'Yémen et un oiseau maudit risquaient de renverser l'édifice d'une si prudente éducation!
Les accuser de magie, n'était-ce pas confesser la puissance des sciences occultes, si dédaigneusement niées? Sadoc était dans un véritable embarras. Il avait, en outre, d'autres soucis: le pouvoir exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand prêtre, à bon droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins, Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l'unique artiste capable d élever au dieu Adonaï le temple le plus magnifique du monde, et d'attirer au pied de l'autel de Jérusalem l'admiration et les offrandes de tous les peuples de l'Orient. Pour perdre Adoniram, Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenir la défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation s'était aggravée. Dans tout l'éclat d'un triomphe inespéré, impossible, miraculeux, Adoniram, on s'en souvient, avait disparu. Cette absence étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n'en avait point parlé à son grand prêtre; retenue inaccoutumée.
De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations prophétiques, des réticences d'oracle propres à faire impression sur l'imagination du prince. Soliman aimait assez les discours, surtout parce qu'ils lui offraient l'occasion d'en résumer le sens en trois ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences de l'Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne roulaient que sur l'utilité de l'œil du maître, de la défiance, et sur le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l'intérêt. Et Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l'inintelligible.
—Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n'est point pour jouir de cette éloquence que je suis venu vous trouver dans le temple: malheur au roi qui se nourrit de paroles! Trois inconnus vont se présenter ici, demander à m'entretenir, et ils seront entendus, car je sais leur dessein. Pour cette audience, j'ai choisi ce lieu; il importait que leur démarche restât secrète.
—Ces hommes, seigneur, quels sont-ils?
—Des gens instruits de ce que les rois ignorent: on peut apprendre beaucoup avec eux.
Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple, se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte et leur regard inquiet.
—Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n'espérez pas en imposer au roi: vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi, Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l'ennemi d'Adoniram, parce que tu hais la suprématie des mineurs, et, pour anéantir l'œuvre de ton maître, tu as mêlé des pierres combustibles aux briques de ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer d'airain. Quant à toi, Méthousaël, le mineur de la tribu de Ruben, tu as aigri la fonte en y jetant des laves sulfureuses, recueillies aux rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement an titre et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le mystère de vos actions les plus cachées.
—Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c'est une calomnie d'Adoniram, qui a tramé notre perte.