Adoniram, attendri, appuya ses lèvres sur une main où la reine avait laissé tomber des pleurs, et, rappelant son courage, il jeta sur elle un long et dernier regard; puis, se détournant avec effort, il laissa retomber derrière lui le rideau de la tente, et regagna le bord du Cédron.

C'est à Mello que Soliman, partagé entre la colère, l'amour, le soupçon et des remords anticipés, attendait, livré à de vives angoisses, la reine souriante et désolée, tandis qu'Adoniram, s'efforçant d'enfouir sa jalousie dans les profondeurs de son chagrin, se rendait au temple pour payer les ouvriers avant de prendre le bâton de l'exil. Chacun de ces personnages pensait triompher de son rival, et comptait sur un mystère pénétré de part et d'autre. La reine déguisait son but, et Soliman, trop bien instruit, dissimulait à son tour, demandant le doute à son amour-propre ingénieux.

Du sommet des terrasses de Mello, il examinait la suite de la reine de Saba, qui serpentait le long du sentier d'Émathie, et, au-dessus de Balkis, les murailles empourprées du temple où régnait encore Adoniram, et qui faisaient briller sur un nuage sombre leurs arêtes vives et dentelées. Une moiteur froide baignait la tempe et les joues pâles de Soliman; son œil agrandi dévorait l'espace. La reine fit son entrée, accompagnée de ses principaux officiers et des gens de son service, qui se mêlèrent à ceux du roi.

Durant la soirée, le prince parut préoccupé; Balkis se montra froide et presque ironique: elle savait Soliman épris. Le souper fut silencieux; les regards du roi, furtifs ou détournés avec affectation, paraissaient fuir l'impression de ceux de la reine, qui, tour à tour abaissés ou soulevés par une flamme languissante et contenue, ranimaient en Soliman des illusions dont il voulait rester maître. Son air absorbé dénotait quelque dessein. Il était fils de Noé, et la princesse observa que, fidèle aux traditions du père de la vigne, il demandait au vin la résolution qui lui manquait. Les courtisans s'étant retirés, des muets remplacèrent les officiers du prince; et, comme la reine était servie par ses gens, elle substitua aux Sabéens des Nubiens, à qui le langage hébraïque était inconnu.

—Madame, dit avec gravité Soliman-Ben-Daoud, une explication est nécessaire entre nous.

—Cher seigneur, vous allez au-devant de mon désir.

—J'avais pensé que, fidèle à la foi donnée, la princesse de Saba, plus qu'une femme, était une reine....

—Et c'est le contraire, interrompit vivement Balkis; je suis plus qu'une reine, seigneur, je suis femme. Qui n'est sujet à l'erreur? Je vous ai cru sage; puis je vous ai cru amoureux.... C'est moi qui subis le plus cruel mécompte.

Elle soupira.

—Vous le savez trop bien, que je vous aime, repartit Soliman; sans quoi, vous n'auriez pas abusé de votre empire, ni foulé à vos pieds un cœur qui se révolte, à la fin.